Ini-Passion I


Ini-Passion I
Texte paru le 2013-12-12 par Coolmark   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : Ini-Passion

Rencontre

Samedi seize septembre, dix-neuf heures trente-cinq.

« ... et je tiens particulièrement à remercier notre architecte d’intérieur Antoine Lantier pour la qualité de son travail et son goût sans failles. Maintenant mes amis, le buffet et la musique nous attendent, amusons-nous !

Même si Antoine se prêtait au jeu social, cela l’ennuyait prodigieusement. De même, il ne se sentait pas à l’aise dans ses vêtements de ville. Il rêva d’un vieux jean et d'un ample tee-shirt.

Il prit une coupe de champagne, quelques toasts au foie gras, au saumon fumé ou autres œufs de lump, qu’il avala machinalement.

À trente-huit ans, il aimait son métier qui lui laissait du temps libre, mais n’appréciait guère les obligations mondaines. Il s’ennuyait ferme et s’éclipsa discrètement dans le parc pour profiter du calme et de la fraîcheur de la nuit.

Ses pensées suivaient leur chemin et, sans savoir pourquoi, il se rappela cette phrase prononcée et longuement commentée par son professeur de latin : Nihil novum sub sole. « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil. » La vie se répétait tristement, et on espérait malgré tout qu’il pût y avoir des surprises... Il en existait encore peut-être...

Il venait d’apercevoir cette altière noire dans une immaculée robe de soirée lamée, détonant parfaitement d’avec les autres femmes présentes, mornes et insipides, qui s’approchait de lui, sachant faire rouler ses hanches comme il convenait.

– Monsieur, excusez-moi, dit-elle infiniment souriante, je voulais vous féliciter pour...

– Appelez-moi Antoine, coupa-t-il, souriant aussi et lui serrant la main qu’elle avait longue et plutôt épaisse, mais douce, avec des ongles soignés recouverts d’un vernis carminé. Et laissez tomber les politesses s’il vous plaît. Mademoiselle... ?

– Nancy, répondit-elle dans une prononciation anglaise.

– C’est une farce ?

– Non, je m’appelle comme ça. Quand je suis arrivée en France, il m’a fallu changer de prénom et j’ai choisi celui de la ville qui m’accueillait.

Il admira ses bijoux, la complimenta sur ses bagues et son collier africain.

– Vous buvez quelque chose ?

– Oui, avec plaisir, acquiesça-t-elle, se félicitant d’avoir eu le courage d’aborder cet homme qui lui paraissait difficilement accessible quelques minutes plus tôt.

Il attrapa deux flûtes sur le plateau qui circulait entre les convives.

– À vous, à nous, dit-il.

Les verres trinquèrent, scellant cette rencontre, tandis qu’une musique lointaine laissait entendre Enigma : Sade, dis-moi...

« Elle est pas mal... Moi qui n’ai pas encore connu de femme noire, c’est l’occasion de donner un peu de piment à ma vie. Avec ses yeux et cheveux noirs, sa mâchoire puissante et carrée, ses pommettes hautes et colorées, ses dents éclatantes, son sourire, ses lèvres larges et charnues, son regard perçant, pénétrant, curieux, fier et défiant, un peu inquisiteur, et cet entêtant parfum de patchouli prenant toute son ampleur sur sa peau allogène, son visage rayonnant, empreint d’une expression mystérieuse, un peu magique. »

– Vous souhaitiez donc faire ma connaissance ?... Pour quelle raison ?

– Je ne sais pas vraiment... Vous avez l’air différent des autres.

Elle était fraîche et séduisante, il l’imagina dans l’intimité, mais ne trouvait pas encore le fil conducteur. Pour l’instant, parler d’autre chose, s’intéresser à elle, l’apprivoiser.

– Vous avez de la famille ?

– Oui et non. Ma mère est morte en me mettant au monde, mais j’ai encore mon père au Sénégal. Ici, je vis avec mes deux enfants.

– Ah bon, quel âge ont-ils ?

– Mon fils a treize ans et ma fille, neuf.

– Diable, et vous-même ?

– Vingt-sept, je me suis mariée jeune, c’est fréquent chez nous.

– Et votre mari ?

– Nous sommes séparés. Il me battait, je l’acceptais, j’étais amoureuse. Mais il me trompait sans arrêt, et je n’admets pas ça. Je suis exclusive et jalouse, je vous préviens...

– Et affectivement, comment vivez-vous ?

– J’ai une histoire de temps en temps, mais rien d’extraordinaire. Envie d’autre chose, d’un grand bonheur, d’une grande passion.

Il réfléchit à trois cents à l’heure et pensa : « Quitte ou double ! »

– Bon, parlons peu mais utilement, franchement. Gagnons du temps, jouons cartes sur table. Moi, j’aime l’amour vache, avec des accessoires, pas pour faire mal, pour l’éroticité du jeu seulement.

– Vraiment, vous voulez me faire fuir ou vous êtes sérieux ?

– Bien évidemment je suis sérieux, avec un sourire laissant planer un doute sur la véracité de ses paroles.

– Euh... Vous faites toutes... toutes ces... choses ?

– Oui... Lorsque j’ai la chance de rencontrer une femme sensible et intelligente. Comme vous par exemple.

Elle apprécia le compliment mais trouva ce type insensé ou très fort de la mettre à jour ainsi.

– Ne vous arrive-t-il jamais de faire l’amour d’une manière, disons, plus classique ?

– Si, la plupart du temps, mais je n’y trouve pas la même qualité de plaisir. Les relations de soumission-domination sont sans doute la forme d’amour la plus raffinée entre toutes. Il s’agit d’une histoire d’amour entre l’un qui aime dominer, et l’autre qui aime se soumettre. Mais l’amour est là, grandiose, infini ! Dans le don de la souffrance à celui qui domine, et dans le don de la jouissance à celui qui est dominé. Il n’est nullement question de faire mal par simple plaisir... Malgré cela, je suis un artiste, et très romantique. L’association du plaisir et de la douleur, l’un faisant oublier l’autre, l’autre augmentant le premier, amènent à un degré ultime de jouissance, au niveau physique autant que cérébral, et spirituel aussi !

Supplices, tortures, raffinements, délices, extrêmes, dépassements, transcendances, extases, tout était possible et disponible pour eux, il le savait. Et qu’elle aussi était marquée du sceau de Lilith, ils étaient donc frère et sœur, membres d’une même confrérie.

Il n’oublia pas de lui parler fusion des âmes, conjonction primordiale du Yin et du Yang... Union... Tao-Te-King... Tantra-Yoga... puis lui posa la question fatidique.

– Vous laisseriez-vous tenter, très chère ?

– Ma foi, à vous entendre, c’est tentant, mais un peu effrayant.

– Ça apporte un piquant supplémentaire et ça fait partie du jeu. Il ne faut pas oublier que c’en est un et qu’il comporte des règles précisément définies par les participants avant le début de la partie. Contrairement aux apparences, c’est la personne soumise qui est le véritable chef d’orchestre du rituel, le maître n’étant que l’instrumentiste et ne faisant que réaliser les fantasmes de la personne soumise. C’est vous qui fixez les limites, ce que vous acceptez et ce que vous refusez... Alors, voulez-vous essayer ? demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux.

– Je ne sais pas, je suis plutôt classique et je ne connais pas grand-chose à tout ceci.

– C’est-à-dire ?... demanda-t-il en passant son bras sur les fermes hanches de la belle qui ne le repoussa pas.

– J’ai déjà eu quelques expériences, mais pas terribles. Ça m’a permis de savoir une chose, je veux des relations de qualité et raffinées.

– Je n’en vis jamais d’autres et suis disposé à en vivre avec vous, si vous le souhaitez. C’est vous qui décidez... mais vous allez accepter, ne serait-ce que par curiosité ou défi, je me trompe ?

Après un temps de réflexion durant lequel elle chercha à son tour à percer cet étrange personnage, elle répondit enfin.

– Pourquoi pas ? après tout je suis bien avec vous, vous avez de bonnes ondes, je le sens avec mon cœur. Je vous fais confiance et vous avez l’air de bien vous y connaître.

– Oh, un petit peu, répondit-il évasivement.

– Vous me gênez, je n’ai pas l’habitude de faire des confidences aussi rapidement, surtout dans ce domaine.

– Tss, tss, ça viendra. Alors voilà ce que je propose. Étant libre fin de semaine prochaine, je vous invite chez moi, disons, pour découvrir mon intérieur et faire plus intimement connaissance. Est-ce que samedi à dix-neuf heures vous conviendrait ?

– Oui, c’est bien.

– Je vous préviens, ce sera la nouvelle lune, une nuit particulière, intense, magique ! Une nuit de Lune Noire, le royaume de Lilith, l’opposante, la marginale, l’ennemie, la traîtresse, selon certains, mais pour d’autres, ô combien, La Séductrice ! Cette nuit sera le temps de manifestation maximale de son irrésistible puissance ! Et pour Vous, je la ferai Vôtre.

– Vous me faites un peu peur, dit-elle en riant pour se rassurer.

– Mais non, je plaisante.

– Ah ?

– Je suis obligé de vous quitter maintenant, je dois retourner à ces mondanités... Donnez-moi votre numéro de téléphone, je vous rappellerai pour confirmer notre rendez-vous et vous donner quelques instructions d’ordre pratique. Dans tous les cas, ne vous inquiétez pas, vous n’avez pas été sans remarquer que je ne suis pas une brute, n’est-ce pas ?

– En effet...

– Une dernière petite chose, mais importante, précisa-t-il en empochant les coordonnées de la Belle. Je vous attends lundi matin à sept heures pour faire les tests... Je suis sain et souhaite ne prendre aucun risque, pour notre tranquillité. Vous êtes d’accord ?

– Oui, bien sûr, vous avez raison. C’est indispensable de prendre ces précautions.

– Me permettrez-vous de vous embrasser ?

– Avec joie, répondit-elle buccalement et affectivement touchée, tout émue, encore toute pleine de très innocente innocence.

Il laissa Nancy perdue dans un mélange de sentiments partagés. Elle se surprit à serrer un peu plus ses cuisses et se hâta donc de rentrer chez elle.