Je t'ai fait pleurer

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Numéro 68

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 68
Date de parution originale: Janvier 1995

Date de publication/archivage: 2014-05-27

Auteur: Marc
Titre: Je t'ai fait pleurer
Rubrique: Les hommes sont-ils romantiques?

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Ce texte a été lu 5349 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Il y a environ deux ans et demi qu’Alain travaille dans le même service que moi. Régulièrement, nous sommes amenés à travailler ensemble et à surmonter des difficultés pour faire avancer un «système» auquel lui et moi croyons et pour lequel nous nous donnons à fond.

Alain doit avoir vingt-huit ans et j’en ai trente-quatre. Dès son arrivée, il m’a semblé sympathique. J’ai donc eu envie de le connaître mieux. Quand nous avons dû travailler ensemble, j’ai ressenti un grand plaisir, et je pense que notre collaboration fut des plus efficaces, en toute sincérité.

Depuis six mois, je suis certain d’être amoureux d’Alain. Bien sûr, je ne peux pas le lui dire. Encore serait-il une fille, il me semble que je pourrais lui faire des avances. Il me semble! En fait, je ne sais pas comment je m’y prendrais mais ça me semble possible. Mais un garçon, comment faire? Rien ne me dit quels sont ses sentiments sur la question. Souvent je pense à lui et j’aime encore plus travailler avec lui. Quand nous nous rencontrons, nos contacts sont très fructueux, mais j’aimerais tant sortir du cadre professionnel!

Cela me semble impossible. Pourtant, quoi de plus naturel que d’aller boire un pot avec un copain (voire un collègue), d’aller déjeuner à la cantine avec lui. Eh bien, en deux ans et demi, je n’ai bu qu’un pot avec lui et pourtant, en pots, ça me connaît! En plus, c’était à son initiative! Que je suis bloqué!

Et quel dommage! Je trouve Alain si mignon. Malgré quelques défauts physiques, je l’aime. La perfection n’existe pas. Il n’est pas très grand, assez mince. Il porte les cheveux courts, souvent un peu en bataille. Il est habillé de façon classique. Ses attitudes sont jeunes, type étudiant. Il est très intelligent, agréable dans les discussions, ferme et sûr sur ses points de vue, et ouvert à ceux des autres. Bref, un garçon que je trouve super et fiable.

Ces derniers temps, nous avons eu à résoudre un certain nombre de problèmes épineux. J’aime Alain de plus en plus. Mais je n’ose même pas le regarder directement, à tel point que je ne connais même pas la couleur de ses yeux! Je suis totalement incapable d’échaffauder un plan, ne serait-ce pour aller déjeuner avec lui à la cantine. C’est dire!

Un jour, alors que nous avions travaillé une bonne paire d’heures ensemble, notre conversation a pris un tour plus général tout en restant très professionnel. Puis, après un silence, comme un cheveu tombe sur la soupe, il m’a dit:

— Marc, je veux te dire quelque chose. Ça va te paraître bizarre. Je te demande, quel que soit ton point de vue, qui risque d’être très éloigné du mien, de ne pas trop m’en tenir rigueur et de continuer à avoir de bonnes relations professionnelles.

J’aurais dû comprendre. En fait, j’ai compris, mais imbécile que je suis et étant très cartésien, j’ai voulu avoir la certitude avant de me dévoiler. Alors qu’il venait de faire un énorme pas, je n’ai pas bronché. Je l’ai laissé seul, sans aide. Alors, après un moment, j’ai dit simplement:

— Qu’est-ce qu’il y a?

Certes, la question est ouverte, mais elle laisse l’interlocuteur se dépatouiller. Elle le pousse à s’exprimer ouvertement. Vu la situation, elle est cruelle. Il répondit très vite et bas:

— Je t’aime.

Je restai abasourdi. J’attendais cette réponse mais elle me semblait impossible. Bêtement, au lieu de le rassurer tout de suite, je restai de marbre pendant plusieurs secondes. Pire, je n’ai même pas daigné lui répondre. Il a dû se dire: «Je me suis trompé.» Il a eu tout le temps de regretter ce qu’il avait dit. Je l’ai regardé et j’ai vu son visage crispé et tendu. Baissant la tête, il a bredouillé:

— Je n’aurais pas dû dire ça, oublie tout. Bonsoir, à bientôt.

— Non, Alain, moi aussi je t’aime. Pardon de ne pas te l’avoir dit plus tôt.

Ça y est, c'était sorti! Il était temps! Subitement, les larmes lui montèrent aux yeux. Ce qui me provoqua le même effet et, maladroitement, je lui ai posé la main sur l'épaule. Il a proposé que nous allions chez lui passer un moment. En chemin, je lui ai expliqué que je l’aimais depuis longtemps et l’ai remercié d’avoir fait le premier pas, mais j’avais terriblement honte et j’étais conscient que mes excuses ne valaient rien.

Chez lui, ce fut fou. Beaucoup de tendresse, de baisers, de caresses. Longtemps, nous sommes restés ensemble pour un moment de délire.

Quelle difficulté de dire à quelqu’un qu’on l’aime! Quelle difficulté même de faire un pas! Heureusement qu’il existe des hommes courageux! Merci, Alain, mon Alain!

Marc, 34 ans.