Kevin, le gout de la destruction


Kevin, le gout de la destruction
Texte paru le 2020-06-05 par Magnitude   Drapeau-fr.svg
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Mon enfance prit racine dans un village mort. Il n’y avait ni culture, ni beauté. On y vieillissait bêtes et pauvres ; partout régnaient la mesquinerie et la loi de la jungle.

J'étais moi-même un garçon médiocre : quinze ans d’une laideur pâle et maigrichonne, vêtue sans goût par ma mère. Pas bien intelligent ; en classe, je m'en sortais tout juste, promesse d’un avenir médiocre. Je n’étais à l’aise nulle part, me sentant seul et rejeté. Je n’étais même pas gentil ; trop puéril pour être généreux, trop peu confiant pour être attentionné. J’essayais de temps à autres de paraître sûr de moi ; mais avec mon physique maladif et ma mue d’adolescent, je demeurais ridicule.

Comme tous ceux de mon âge, j’aimais regarder le foot lorsqu’il passait sur les chaînes gratuites. Je n'y connaissais rien, et supportais l'équipe en forme ; mais je ne l'aurais jamais avoué devant les garçons du lycée. J'allais voir les matches chez Quentin, mon seul ami, qui habitait à dix minutes de chez moi. Un gringalet au visage rond, à l’hygiène douteuse et aux petits yeux sournois, avec une voix aigre de rongeur.

C'était un jour de coupe d'Europe. L'équipe de Lyon, que nous avions décidé de supporter depuis le début de l'année, était donnée gagnante par les piliers de bars de la ville. Je rejoins Quentin chez lui, où je serrai sa main moite, et nous nous installâmes sur son lit, sous les combles, face à la télévision. Il y avait de l'Orangina et des chips premier prix. Quentin les enfonçait dans sa bouche en répandant les miettes sur la couette, les yeux rivés sur le poste.

On entendit dans la ruelle le moteur d'une moto stopper devant la maison. Puis la porte d'entrée s'ouvrit, et une grosse voix rit grassement depuis le salon.

Quentin s’expliqua tout en mâchant ses chips.

— C'est mon frère.

David était un garçon connu dans le village, une grande gueule de vingt-deux ans que chacun respectait pour sa vulgarité et sa bêtise. Il avait plusieurs copines, criait dans les bars, fréquentait l'équipe de rugby locale, et faisait figure de mâle auprès des jeunes adultes du coin. Les forts caractères avaient tendance à m’angoisser. Mon esprit peureux était focalisé sur les sons du rez-de-chaussée.

Des pas lourds dans l'escalier. La porte s'ouvrit, et David entra, allumant la lumière.

— Salut les mecs. Ça va ?

Quentin avala avant de lui rendre son salut. David était un type osseux et blond, avec de grands yeux autoritaires. Il portait son blouson de motard, le visage rouge de la fraîcheur du vent. Il me tendit la main en me regardant dans les yeux. Je lui tendis la mienne avec une nonchalance que j’espérais virile.

— David.

— Kevin.

Il ôta son manteau et s'allongea au milieu des miettes, se roulant une cigarette.

Quentin lui parlait sans cesse, rapportant ce qu’on répétait dans les bars, et David acquiesçait, cigarette en bouche.

— J'en ai rien à foutre de Lyon, il disait.

— T'es pour Madrid ?

— Bien sûr, t'es fou. Lyon, ils sont cramés.

Quentin se tut. J'étais certain que dorénavant, il brandirait l'avis de son frère devant les copains.

C'était un gars fort, David. Pas un gars bien ; moqueur, agressif, pas bien doux ni très fin. Un grand ado de village, qui ne pensait qu’aux nibards, aux mobylettes et à la bière. Tout le contraire de moi, freluquet, timide et craintif, méprisé par mes camarades. Il avait quelque chose du grand frère que je n’avais jamais eu. Sa présence à mes côtés me fascinait. Alors sans trop réfléchir, j’essayai de l’impressionner.

— Lyon, ils ont Juninho.

David me jeta un coup d'œil.

— Ouais, un joueur.

— S’il tire un coup franc, y a but.

— C’est Casillas en face.

Je répondis en clignant de l’œil.

— Il va le trouer.

Quentin me jeta un regard étonné. David fixait la télé en fumant sa clope. Il la secoua au-dessus du cendrier.

— T'es sérieux, toi ?

Il me regarda dans les yeux. Il avait un regard clair et direct, qui ne laissait aucune chance au doute. Je me sentis fébrile.

— Tu n’y connais rien. Arrête de parler.

— Ben c'est vrai que...

— On s'en fout, ferme là.

Je restai sans voix.

Quentin mâchonnait ses chips en regardant sur l'écran les deux équipes. Madrid portait un maillot rose. Il eut un grand sourire bête.

— Ils ont sorti la robe !

— Ta gueule, fit David.

Je ris bêtement, moi aussi.

— C'est parce qu'ils jouent comme des tapettes.

David se redressa sur le lit.

— Vas-y, tu me saoules.

Je continuai de rire avec Quentin, incapable de me retenir. David me désigna du bout de sa cigarette.

— Ferme-la.

Je me tus dans un hoquet, m'efforçant de prendre un air serein.

— T'as trop la confiance. Ton club de merde, ils vont se faire rétamer.

Je bafouillai une excuse, essayant de calmer la situation.

— Ta gueule. Tu parles, t’assumes. Moi je te parie que c’est Madrid qui gagne, parce que je connais le foot. Je te laisse choisir l'enjeu. Tu veux quoi ?

Je n'aimais pas les paris ; il y avait le risque d’être vaincu. J’avais trop peu confiance en moi. Mais la violence de David m’empêchait de penser droit. Je réfléchis un instant.

— Si on gagne... tu nous laisses jouer à la Play.

Je savais que David avait une Playstation car Quentin m’avait souvent raconté que son frère l’autorisait parfois à y jouer. Les yeux de Quentin s'illuminèrent. David leva les mains, débonnaire.

— Si tes pédés gagnent, je te la donne.

Puis il se pencha en avant, pointant sa cigarette vers mon visage.

— Mais mec, tu fais un mètre vingt et tu me parles mal. T’as trop confiance. Là, ça va, parce que c’est moi. Mais tu fais ça avec les gars du village, tu te fais détruire.

Son regard m’hypnotisait. Je me taisais en l’écoutant, humilié comme un petit garçon face aux remontrances de son père.

— Faut que t’apprennes à fermer ta gueule. Tu crois toujours que Lyon va gagner ?

J’avalai ma salive, regardai vers Quentin, hésitant.

— Le regarde pas. Regarde-moi. Ils vont gagner ?

— ...oui ?

David haussa les épaules, et se rallongea sur le lit.

— C’est bien. Alors je vais te rendre service, et la prochaine fois qu’on se croise, tu fermes ta gueule, et ça se passe bien.

La violence de ses paroles me terrifiait. Je m’étais engagé sur une pente glissante.

— Ecoute-moi : si on gagne, tu vois mes chaussures ?

Il les pointa de son mégot.

— Si on gagne, dit-il en appuyant chaque mot, tu lèches mes chaussures.

Quentin fit une tête effarée. Je me contentai de sourire bêtement ; ça ressemblait à des menaces en l’air.

— Tu lèches mes chaussures, comme ça tu fermeras ta gueule. C’est ça, le service. Tenu ?

Il ouvrit sa main devant moi, me fixant dans les yeux. Son regard m'empêchait de me concentrer, je n'avais pas du tout envie de parier quoique ce soit. D’un autre côté, je voulais que David me voie comme un type chouette, pas comme un lâche.

— Ce n’est pas grave, dit-il en retirant sa main.

Je répondis sans réfléchir.

— Tenu.

J’attrapai et serrai mollement sa main, arborant un sourire idiot. Quentin fit un de ces bruits stupides dont il avait le secret.

— Pouah, franchement, je n’aimerais pas être à ta place !

David le fit taire.

— C’est bien, il assume.

J'avais replacé ma main sur ma cuisse, sans savoir qu'en faire. David ne faisait plus attention à moi. Il s'était allongé au fond du lit pour regarder le match en fumant. Je ne voulais pas me l'avouer, mais j’avais peur. Je n’étais rien d’autre qu’un gosse sous pression ; et je venais de faire une connerie.

Les capitaines des deux équipes se serrèrent la main. La partie allait commencer. Je me rapprochai du poste. Pendant les quinze premières minutes, Quentin et moi-même échangeâmes des plaisanteries fébriles, ricanant bêtement. J'essayai d'impressionner David par mon analyse du jeu. J'avais peur de me l’être mis à dos, peur de sa colère. Mais il resta sans réaction, fixant l'écran en tirant sur ses clopes.

A la vingtième minute, Madrid ouvrit le score. Quentin sauta de joie. Il avait retourné sa veste.

— Beau but, pas vrai ?

— C'est bon ça, dit David d'une voix grave.

Je contemplai l'écran. La trahison de Quentin était une injustice laide et acide, mais le match ne faisait que commencer.

Mais avec les minutes, la supériorité des espagnols devenait évidente. Ils gardaient la possession du ballon, se créant nombre d’occasions dangereuses, quand mes lyonnais se contentaient de dégager en catastrophe. Fumant sa cigarette, David regardait le match en silence, répondant aux bêtises de son frère qui me lançait vanne sur vanne, soulignant l'évidente infériorité de mes joueurs sur les siens.

Il y eut deux, puis trois zéro. J’étais abattu. La défaite m’emplissait les veines ; l’idée que j’allais peut-être devoir lécher des chaussures sales m’était intolérable.

Les joueurs démoralisés ne mettaient plus un pied devant l'autre. L’équipe de David jouait à la passe à dix sous leurs yeux impuissants, et les Olé ! des spectateurs. Pour la première fois depuis le début du match, David m’interpella.

— T'as vu comme ils sont nuls ? T’as pas honte ?

Il parlait fort, de sa voix percutante et agressive. Je bafouillai une réponse absurde, mais il ne m'écoutait déjà plus.

Les lyonnais avaient cessé de courir, attendant la fin du calvaire. A la 72eme, un attaquant adverse s'avança dans notre camp, accéléra, et ne rencontrant aucune résistance, frappa. Le ballon fila des trente mètres et perça les filets. David se redressa sur le lit.

— Vas-y, c'est la misère.

Il leva sa jambe droite, et posa ses Nike blanches et usées sur la couverture, à dix centimètres de ma hanche.

L’angoisse monta d’un coup. Il n'allait tout de même pas me demander de le faire ? Je gardai les yeux braqués sur le poste, espérant qu'il repose son pied sur le sol et me sermonne en riant. Mais l’arbitre siffla la fin du match, et les Nike blanches étaient toujours sur la couette.

Les lyonnais rentraient au vestiaire, le regard bas et piteux ; et ce fut fini. Je posai mon menton dans mes mains en soupirant. J'espérai donner l'impression d'une frustration virile et contenue. David me regardait du coin de l’œil.

— Tu parles plus ? fit-il.

— Quatre zéro, je ne peux rien dire.

— Ben ouais. En attendant, t'as un truc à faire.

Il posa son coude sur son genou.

— Non mais arrête, j’ai compris, pas besoin de continuer.

— Que dalle, tu m'as trop fait chier.

David ne souriait pas. Je le regardai en souriant bêtement, le rouge aux joues. Mon cœur battait de plus en plus vite. Il me fixait, l'index pointé vers mon visage.

— Je te préviens, tu ne sors pas de la chambre.

Quentin s'était tu, bouche entrouverte, me dévisageant de son air bête. Si j'acceptais, c'était la pire humiliation de ma vie. Si je refusais, c'était la terrifiante colère de David.

— Hey ! Regarde-moi !

J’obéis. Ses grands yeux bleus fixés dans les miens, il ordonna :

— Lèche.

Je restai une seconde hypnotisé par son regard, puis sans réfléchir, je me mis à quatre pattes sur le dessus de lit, tirai la langue et léchai sa chaussure sur toute sa longueur. Une fois, puis deux, j’en léchai le dessus à grandes lapées.

— Baaah, c'est dégueulasse ! fit Quentin.

L'image de son visage me fixant avec dégout apparut dans mon esprit, et avec elle la honte de devoir m’humilier devant lui. Puis le regard froid de David s'imprima dans ma rétine, et je continuai de lécher, à grands coups de langue. Il redressa sa chaussure, révélant la semelle rayée de crasses et de graviers. Je gardai la bouche ouverte, avalant pour humidifier ma gorge.

— Lèche !

Je croisai le regard de Quentin, et la honte me parcourut l’échine. Je me penchai de nouveau, touchai la semelle du bout de la langue, et la léchai du bas jusqu'en haut, de plus en plus franchement. La texture râpeuse de caoutchouc salé par la crasse m'envahit la bouche. Ma langue s'asséchait. Je léchai le centre, encore et encore, puis je léchai les bords de la semelle, le talon, le sommet où j’insistai longtemps. Je fermai les yeux pour éviter de voir Quentin, dont le silence me faisait frissonner de honte. Je tentai d’'imaginer ce qu'il ressentait en m’observant dans cette position obscène, le regard dur de son frère posé sur moi pendant que je léchais ses pompes. J’aurais voulu m’arrêter, mais la peur des coups m’étouffait l’esprit.

— C'est bien.

David recula son pied, et le reposa au sol. Je me détendis aussitôt, manquant de m'affaler sur le matelas. Une immense gratitude m'envahit ; c’était la fin de ma torture. Je gardai la bouche ouverte pour m’aérer la gorge, et faire monter la salive jusqu'à ma langue. Puis David souleva son pied gauche, et le posa face à moi.

— L’autre.

A cet instant, j'étais totalement vaincu, sous hypnose, dressé à obéir au moindre de ses mots. Je me repenchai, et posai ma langue sur le haut de sa chaussure, que je léchai plusieurs fois depuis la pointe des orteils jusqu’à la cheville. Puis je passai la langue sur le rebord de la semelle, et remontai jusqu’à la pointe, léchant du bout de la langue pour le nettoyer complètement. Je léchai de longues minutes, jusqu’à ce que David repose son pied sur le sol, et que je me laisse tomber sur le lit, la langue sèche et râpeuse, essayant de reprendre mon souffle.

Un lourd silence avait envahi la pièce. Je sentais la présence de David, qui me surplombait. Il m’empoigna la mâchoire, et me força à le regarder. Je laissai mon esprit se noyer dans l’acier de ses pupilles.

— C’est ce qui arrive quand t’ouvres trop ta gueule.

Je laissai échapper un petit « oui », fade et essoufflé. David lâcha mon visage et se redressa, époussetant les miettes de chips.

— T’as du cul que je ne te fasse pas lécher mes ieps.

Il se leva, fit promettre à Quentin de jouer gentiment, et quitta la pièce. Quentin écarquilla ses yeux idiots.

— Il avait peut-être marché dans la merde. T’as peut-être manger de la merde ! Quand les mecs au lycée vont savoir ça !

Je souris vaguement, essayant de minimiser l’émotion que me procurait l’affaire. Mais j’avais le cœur en miettes. La crainte de ce qui se passerait à l’école si l’histoire s’ébruitait me hantait le crâne, lancinante.

Quentin se moqua tout le soir. Je dormis très peu, cette nuit-là.

A suivre…