Kevin, le gout de la destruction (3)


Kevin, le gout de la destruction (3)
Texte paru le 2020-06-06 par Magnitude   Drapeau-fr.svg
Publié par l'auteur sur l'archive wiki de Gai-Éros.



Cet auteur vous présente 6 texte(s) sur Gai-Éros.

Ce texte a été lu 4077 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)

(ne fonctionne qu'avec les auteurs qui sont des usagers validés sur l'archive)

© 2020 — Tous droits réservés par Magnitude.




Les jours passèrent, et l’évènement hantait ma mémoire. David écrasant mon visage, malaxant ma chair, l’odeur forte de son pied sale, l’impuissance, la résignation complète et enivrante. Je replongeais dans mes pensées, et l’abattement enivrant de l’humiliation coulait à nouveau dans mes veines. Je restais seul avec mon secret, dans une zone sombre de mon âme à laquelle seuls David et moi-même avions accès. C’était comme si ces quelques secondes de relation étroite nous avaient rapprochés.

Quentin avait gardé tout ça pour lui. Ce qui était arrivé était trop malsain pour être partagé avec les copains. Cela touchait à une part inconfortable de lui-même, et c’était un garçon trop médiocre pour tolérer l’étrange. Aussi chassa-t-il ce souvenir le plus loin possible hors de son esprit, et ne m’en reparla jamais.

Je pensais si souvent à David que j’avais l’impression qu’il allait débarquer à tout instant, et les gens autour commencèrent à noter ma distraction. Les profs me reprenaient en cours. Quand venait la pause de midi, je restais à l’écart, arpentant la rue, le regard dans le vide.

C’était un samedi, une semaine après l'histoire de la chambre. J’errais dans une ruelle à l’écart des bruits du centre. Rêveur, je suivais le bitume entre deux rangées de maisons vieillissantes, le regard perdu vers les arbres de l’horizon, quand un coup de klaxon m’ôta à mes pensées.

Une Renault 19 blanche me dépassa par la gauche, puis s’arrêta à vingt mètres devant moi. Après quelques secondes, les feux s’allumèrent, et la voiture se mit à reculer doucement. J’eus un mauvais pressentiment.

La Renault ralentit à mon niveau, et je vis au travers de la vitre le visage hilare de David, les yeux rougis, qui me souriait, avec trois de ses copains du même âge que j’avais déjà vus en ville. La techno résonnait dans l’habitacle, rempli par la fumée des cigarettes. Musique et fumée me jaillirent au visage. David se pencha, pendant que ses amis buvaient leurs bières, me jetant des coups d’œil intrigués.

— Qu’est-ce que tu fous ?

J’essayai de lui répondre par-dessus le vacarme. Il baissa le volume et cria aux autres passagers de la fermer.

— Qu’est-ce que tu fous ?

— Je vais aux Quatre-chemins.

L’un des types l’interpella. David se détourna pour discuter. J’avais peur d’être ridicule à rester là sans rien dire, mais je n’osai pas partir, craignant d’être impoli. Je contemplai les cendres de la cigarette de David tomber sur le siège entre ses jambes, près de la grosse bosse que formait son sexe sous son survêt.

Quand ses amis lui signalèrent en riant que j’attendais toujours, il se retourna vers moi.

— Hey, les gars ! Vous savez qui c’est ?

C’était ce que je craignais. L’humiliation suprême. Je sentis ma gorge se nouer, ma respiration s’emballa. J’aurais voulu avoir suffisamment de volonté pour partir en courant. Le type assis à la place du mort, Guillaume, masse de muscle de l’équipe de rugby locale, cheveux bruns coupés courts, se pencha vers la fenêtre et me dévisagea, sourire bête aux lèvres. David lui expliquait sans me prêter attention.

— Je t’ai raconté, y a deux semaines, chez mon frère.

— Euh…

— Chez mon frère, y avait le match, un pote à lui…

Guillaume fronça ses gros sourcils. Soudain, son regard s’éclaira.

— Ah mais c’est…

— Mais oui !

La masse de muscle me jaugea de la tête aux pieds et émit un beuglement tonitruant. Il se rabattit en arrière en se tordant de rire.

A l’arrière de la voiture, les deux autres se penchèrent vers David pour qu’il raconte, ce qu’il fit avec empressement.

Je restai la, abattu. Toute la misère du monde me tombait sur les épaules, et je ne trouvai même pas la volonté de me défendre ou de fuir. Je les laissai ouvrir leur fenêtre et me dévisager comme un animal, riant de ma faiblesse.

—T’as léché ses chaussures ? Sérieux ? Mais moi je ne le croyais pas ! Sérieux, mec, c’est dégueu.

David agita sa cigarette, le rouge aux joues.

— Attend, attend, ce n’est pas fini !

Il se pencha vers moi.

— Dis leur ce qu’il s’est passé le Week-end dernier.

J’aurais voulu mourir. Je regardai mes chaussures sales, sentant les larmes monter le long de ma gorge, la fumée de cigarette qui me gonflait les poumons. J’écartai les lèvres et murmurai :

— Arrête.

— Mais si, dis-leur. Ils ne vont pas se moquer.

Ses potes s’esclaffèrent.

— Mec, on est déjà morts de rire !

Le grand maigre à l’arrière se pencha à la fenêtre.

— Nan, promis, on ne rit pas. Tu peux raconter, qu’est ce qu’il t’a fait, ce con ?

Ils rirent de plus belle, puis m’observèrent avec attention, des hyènes à l’affut du moindre mot. Je respirai difficilement, les joues brulantes.

David me fixait sans sourire.

— Tu dis où je dis.

Je murmurai :

— Tu m’as écrasé le visage avec ton pied.

Il agita la main.

— On entend que dalle.

Et, se tournant vers ses potes :

— Ce batard m’a tellement mis les nerfs, j'ai écrasé son visage.

— Nooon ! Sérieux ? Avec les chaussures ?

— Les chaussettes bien crades du travail. Et après, me demanda-t-il, qu’est-ce que t’as fait ?

Je restai silencieux, les mots bloqués au fond de la gorge. J’avais envie de m’enfoncer sous la terre chaude, loin du reste du monde. Puis mes muscles se sont relâchés et tout est sorti d’un coup.

— J’ai senti ton pied…

— Et ?

— …et t’a mis tes orteils dans ma bouche.

Les trois passagers explosèrent de rire. Guillaume se cachait le visage pour masquer ses hoquets, et les deux à l’arrière tombèrent dans les bras l’un de l’autre, hilares. David toussa la fumée de sa cigarette, sourire aux lèvres.

— Tu les as tués.

Les rires de ces types me frappèrent de plein fouet, et ma volonté se rompit d’un coup. J’avais les mains moites et les jambes tremblantes, les larmes coincées dans ma gorge me coulèrent des yeux. Il n’y en eut qu’une ou deux, qui me glissèrent le long des joues jusque dans mon col. Je rampai à genoux dans ma défaite, et à nouveau, l’abattement m’emplit les veines, m’attirant vers le vide. Mes muscles se détendirent ; si j’avais eu la vessie pleine, j’aurais laissé la pisse couler le long des mes cuisses. Plus rien n’avait de sens. Je restais nu et faible face à l’agression de ces mecs qui me pointaient du doigt, remplissant mon cœur vidé par leurs ordures et leur mépris. Je pataugeai dans le tourbillon gluant de l’humiliation, et cela me procurait un soulagement confortable et tiède. J’aurais voulu que ma torture dure à jamais, qu’ils m’emplissent de crasse jusqu’à en exploser.

Les garçons hilares m’avaient complétement oublié. L’un d’entre augmenta le volume de l’autoradio au maximum, faisant rugir la techno. David, en larmes, tira une dernière fois sur sa cigarette qu’il jeta par la fenêtre, et démarra. La voiture gueula et s’éloigna sur la route.

Je regardai à mes pieds la cigarette à demi consumée, brisée en son milieu. Le vent assécha les derniers rougeoiements, et le tabac se détacha, emporté sur le goudron. La cigarette roula dans le caniveau.

Je contemplai les façades décrépites, sans penser à rien, savourant l’humiliation qui m’emplissait le corps, les testicules, l’aine, le pénis, le ventre, le torse, les muscles des bras. Je sentais le vent sur mes joues humides. Il s’engouffrait dans mon col et caressai ma poitrine, et je penchai la tête en arrière pour qu’il y pénètre plus encore, laissant le froid franchir mes défenses sans rien en retenir. Enfin, je me laissai tomber sur le trottoir, et la tête entre les mains, subit les échos de leurs insultes. J’aurais voulu pleurer jusqu’à en mourir.

Mais tout au fond de mon être écœuré, quelque chose demeurait étrangement satisfait.

La bête au fond de mon ventre, la bête derrière la porte me contemplait comme on contemple une proie. Elle dévoila ses dents scintillantes en un sourire narquois. Toi, mon ami, grogna t’elle, je vais te bouffer dans le ventre. Tu es tout nu. Je vais te briser en quatre et tu vas croupir comme une merde dans mon trou pour le restant de tes jours.

Ces mots résonnèrent dans mon âme, et quelque chose en eux me terrifia : ils n’étaient pas désagréables. Qu’est-ce qui m’arrivait ? Etais-je en train de pourrir de l’intérieur, ruiné par l’humiliation ? Mon esprit en larmes s’agenouilla devant la bête. Il supplia, pas pour que mes tourments prennent fin ; il supplia pour en avoir encore.

David allait m’écraser. Et j’allais le laisser faire.

A suivre…