La déconnection

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Numéro 86

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 86
Date de parution originale: Janvier 1998

Date de publication/archivage: 2013-06-05

Auteur: Alexis
Titre: La déconnection
Rubrique: Les infos du minitel

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Ce texte a été lu 4367 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Les prémisses de cette histoire remontent à près de dix ans. C’était les débuts du Minitel. Comme beaucoup à cette époque, je passais des soirées à draguer des mecs. Il faut avouer que ça marchait mieux que maintenant: pas ou peu de lapins, la plupart des RDV n’étaient pas bidon. J’ai rencontré beaucoup de mecs, le “rendement” était parfois plus important qu’en allant dans les bars ou sur les lieux de drague nocturne. Mais il a bien fallu, comme beaucoup d’autres, que je freine la consommation: je n’arrivais plus à régler mes notes de téléphone. C’est grâce au Minitel que j’ai rencontré Jacky.

Je ne me rappelle plus de son pseudo, le mien non plus d’ailleurs. Je crois qu’on n’est pas restés des heures à communiquer. On connaissait le strict nécessaire: les mensurations, l’âge, les goûts sexuels, le lieu. Je lui ai filé mon tél en précisant que je me déconnectais. Il a appelé au bout de deux minutes. J’ai tout de suite aimé sa voix, sans affectation, directe, chaude, sympathique. J’ai accroché. Il m’a dit qu’en fait il n’était pas trop cuir, mais qu’il aimait les mecs virils. Il m’a filé rancard le lendemain soir à l’atelier où il bosse, en pleine banlieue sud, vers Brétigny, aux alentours de neuf heures du soir. Selon ses mots, il avait “du taf” à finir. Il fallait avoir confiance pour accepter de se rendre dans ce no man’s land improbable la nuit (nous étions en janvier).

Le lendemain soir, après m’être égaré plusieurs fois, j’ai fini par trouver l’atelier en question, presque dans les champs, dans un virage. C’était un bâtiment bas, obscur, dont seules quelques baies dépolies montraient de la lumière. Devant la porte stationnait une R5. Il n’y avait pas d’éclairage public, je ne me sentais pas rassuré. Je suis rentré sans faire de bruit, me dirigeant vers la lumière. Quelqu’un bricolait là. Et j’ai vu Jacky pour la première fois. Je l’ai maté à son insu. Un beau mec, viril dans ses gestes, de belles épaules. J’ai observé son visage: déterminé, un peu triangulaire, des fossettes touchantes, et des sourcils épais se rejoignant au-dessus du nez droit et volontaire. Je suis tombé sous le charme; il était temps de se montrer.

Nous nous sommes dit peu de choses, nous avions envie d’autre chose. Toutefois, Jacky voulut prendre une douche aux vestiaires; je lui ai dit que ça n’avait pas d’importance, qu’il me plaisait comme ça. Il a souri, et je l’ai saisi dans mes bras pour l’embrasser. J’ai remarqué tout de suite comme il était tendre, mais de manière masculine. J’ai mis longtemps à comprendre pourquoi il m’attirait tant: il ne ressemblait pas à un pédé, enfin pas à la plupart. Il m’a dit: “Dis donc, toi, t’es un rapide!” On a fini par baiser sur place, à moitié à poil tous les deux au milieu des établis couverts d’outils. Il avait un corps mince comme le mien, peu poilu. Les premières fois sont toujours maladroites. On s’est sucés à tour de rôle, et j’ai apprécié sa bite, bien qu’elle soit commune, tout comme la mienne. J’ai aimé son regard sur moi lorsque je l'ai pompé: c'était doux, profond. Il caressait doucement ma nuque rasée en remontant sa main. On a fini par se faire jouir en se branlant l'un l'autre tout en s'embrassant. Et ce fut fini pour ce soir-là.

Nous nous sommes revus souvent dans le mois qui a suivi. Toujours des moments formidables, mais j’ai vite appris qu’il vivait avec un autre mec, une petite pétasse qu’il n’osait pas larguer. Ça traînait. J’ai fini par rencontrer celui qui allait devenir le deuxième compagnon de ma vie, Dominik, et Jacky et moi, peu à peu, nous sommes perdus de vue.

Cinq ans plus tard, longtemps après que Dominik m’ait quitté, j’ai rêvé de Jacky. J’étais dans un état de manque affectif qui me faisait pleurer tous les jours. J’ai revu l’atelier, la nuit, dans le virage. À nouveau, nous avons fait l’amour, Jacky et moi au milieu des établis. Je me suis réveillé en éjaculant. Il fallait que je le revoie, mais il avait déménagé entre temps. J’ai passé des petites annonces dans les magazines pédés. Et ça a marché: c’est le mec avec qui il vivait, qui me connaissait un peu et qui lisait Lettres Gay, qui s’en est rendu compte. J’ai reçu une lettre de Jacky, que je conserve aujourd’hui, encadrée au mur. On s’est revus, il avait vieilli, il semblait fatigué. J’ai vite compris que lui et son nouveau mec, ça battait de l’aile. J’ai tenté de lui faire comprendre que tout était possible entre nous. Je lui ai avoué que j’étais séropositif et que je ne voulais pas mourir sans aimer un mec, et que ce mec, finalement, c’était lui. J'étais triste, désemparé, Jacky ne voulait pas accepter mon raisonnement et je ne savais pas pourquoi. Il s’est levé, m’a longuement regardé et m’a embrassé avec la plus grande tendresse. Puis il s’est dirigé vers la porte. Il s’est retourné vers moi et m’a dit: “Toi, tu es séropo. Moi, j’ai le sida, je suis très malade.” Puis il est parti très vite.

Un mois plus tard, il mourait d’une méningite cérébro-spinale. Moi, je suis toujours vivant...


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