La fortune des Mauvoisin (13)


La fortune des Mauvoisin (13)
Texte paru le 2008-03-16 par Urbain   Drapeau-fr.svg
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Template-Books.pngSérie : La fortune des Mauvoisin

La maison des Petits-Fonts prenait de l’allure. On avait commencé à tracer un jardin et un verger qu’on planterait vers la prochaine Sainte Catherine. Michel voulut clore la propriété d’un mur, doté d’un portail de fer forgé ouvrant sur une belle allée bordée de tilleuls. Il dut, pour boucler le financement de ces travaux, vendre la propriété de Cabourg qui lui venait des Deville. Le notaire de Rouen possédait tous les pouvoirs de Précieuse à cet effet.

À l’été 1890, Blandine, de nouveau enceinte, et Gildas, accompagnés de leurs enfants, s’y installèrent pour les vacances scolaires. Puis le jeune homme s’occupa des moissons avec Jean-Marie. Ils rentraient au bercail ensemble, en vieux compagnons qu’ils étaient devenus. Le sexe entre eux devenait rare, mais ils y cédaient sans se poser de question si l’occasion se présentait. Ils ne se retrouvaient jamais au lit si Blandine traînait dans les parages, car, bien qu’ils sachent qu’elle connaissait les liens particuliers qui les unissaient, ils veillaient à ne pas humilier une épouse qui méritait le respect. Raoul et Marie jouaient sur la prairie devant la maison; Blandine sarclait les légumes, et prenait soin d’une vache qui lui fournissait le lait nécessaire aux besoins de la maisonnée. Le soir, les trois adultes, assis sur le pas de la porte, profitaient paisiblement de la douceur du temps. Bien qu’ils se sentissent frustrés, quelquefois, les deux hommes savouraient le plaisir d’être côte à côte à jouer avec les bambins. Si leur passion avait décliné, l’estime qu’ils se vouaient était intacte. Ils s’aimaient d’une nouvelle manière, plus fraternelle... Ils appartenaient désormais à une même famille dont ils étaient devenus responsables.

Un jour, après qu’ils eurent rencontré Mauvoisin sur le chemin du retour, Gildas engagea avec Michel une conversation qui parut à celui-ci étrange dès les premières paroles:

— Je trouve que Maître Michel t’observe d’une drôle de façon.

— Comment ça?

— Eh bien, quand tu es près de lui, il évite de te regarder trop attentivement. Mais sitôt qu’il le peut, ses yeux restent fixés sur toi. Et s’il constate que je le regarde, il semble gêné.

— Tu veux dire qu’il me guigne comme si je l’intéressais?

— Il y a de ça, d’après moi.

— Je le savais depuis longtemps, mais quand on est seuls, il adopte une attitude plutôt réservée. Jamais il ne s’approche de trop près. Et bien qu’on se soit raconté nos vies, et que chacun de nous deux connaisse les aventures de l’autre, il ne m’a jamais laissé entendre que je le tenterais.

— Il ose pas, le vieux madré...

— Vieux? N’exagère pas, il est dans sa trentaine, et tu peux voir combien il a de charme!

— Tu as raison, mais moi je l’ai connu quand j’étais gamin. C’était déjà un adulte... Alors, je l’ai toujours respecté comme un ancien... Et puis c’était le maître... On raconte que, alors qu’il n’avait que treize ans, les vieux valets de cinquante ans le respectaient déjà comme s’il était plus âgé qu’eux!

— Il en impose, c’est certain, et puis comme tu dis, c’est le propriétaire... le patron...

— Moi à ta place je voudrais en avoir le cœur net...

— Je ne peux pas l’aguicher juste pour voir si ses sentiments le portent vers moi...

— Et alors?

— Et alors quoi...?

— S’il se déclare, tu lui colles ta main à l’entrejambe?

— Tu me pousses à te laisser de côté?

— C’est quand je me suis marié que nos chemins se sont séparés! Tu le savais, je le savais. On en a déjà discuté.

— Mais nos chemins se croisent toujours. Continueraient-ils si le mien prenait la direction de Michel?

— Naturellement, j’aimerai toujours passer mes doigts dans tes cheveux blonds à l’ombre d’un taillis, à chaque croisement...

— Alors, tope-là! On va bien voir ce que Mauvoisin a dans la tête!

— Gildas partit d’un grand éclat de rire:

— C’est ça... Dans la tête! Ha ha ha! Dans la tête, oui!

Jean-Marie regardait Gildas qui riait. Il était devenu plus mûr. Un amant capable de pousser son ami dans le lit d’un autre sans éprouver de jalousie... Il avait vécu un impétueux amour de jeunesse avec lui, mais il s’était débarrassé des servitudes que crée une pareille dépendance. Le jeune homme le regarda et ajouta:

— On continuera à se secouer la paillasse jusqu’à ce qu’on soit devenu très vieux. C’est tellement bon! Promis?

— Promis!


Quelques jours plus tard, Jean-Marie, qui avait bien réfléchi sur les moyens d’aborder la discussion, se décida à passer aux actes, afin d’élucider ces regards de côté dont, selon Gildas, Mauvoisin le gratifierait. Après tout ce qu’ils s’étaient raconté dans leurs multiples conversations, ils étaient devenus coutumier d’une grande franchise pour ce qui concernait leurs mœurs.

C’était une fin d’après-midi. Devant la forge, des mioches attroupés regardaient Martin et un de ses employés posant le fer d’une immense roue de tombereau. Celle-ci, refaite à neuf avec son moyeu, bien calée à plat sur le sol, attendait son cerclage métallique qui chauffait sur un feu de bûchettes. Martin, en pédagogue, expliquait aux enfants:

— Le fer, en chauffant, se dilate, et sa circonférence s’agrandit. Je peux facilement l’ajuster autour de la roue. Après, je refroidirai l’ensemble en l’aspergeant d’eau, et le fer, en se rétrécissant, serrera le bois tout autour du moyeu... Vous avez compris?

Dans un groupe d’enfants, il y a toujours un gamin déluré. Celui de ce jour-là ne manquait pas d’à-propos. Il fit bien rire Dumas en lui demandant:

— Et quand un chien il est coincé dans une chienne, c’est parce que le trou de la femelle est tout refroidi qu’il serre le moyeu du mâle?

Après cette intervention, Martin eut du mal à tenir son auditoire. Les rires bien gras des petits paysans avaient cassé net son entrain d’éducateur. Il s’adressa à Jean-Michel:

— Salut Dumas! Je travaille sur ton éolienne, ce sera prêt dans deux ou trois mois!

— Prends ton temps, Martin! Nous devons d’abord finir le grand puits. Sais-tu si Mauvoisin est par là?

— Je l’ai vu rentrer y a pas une heure avec son régisseur.

— Allez, à la revoyure...

— Pareil, Dumas, pareil!


La porte du fermier était entrouverte. Il frappa, et une voix lui cria d’entrer.

— Je t’ai vu arriver, Dumas. Installe-toi, je termine avec Grégoire, prends une goutte!

Dumas n’appréciait guère cette habitude paysanne de boire de cet alcool violent à n’importe quelle heure de la journée. Pour certains, cela commençait au café du matin, et pouvait ponctuer chaque heure de la journée: du facteur qui faisait sa tournée aux gendarmes à cheval à la recherche d’un voleur de poules, tous les prétextes étaient bon pour s’alcooliser. Quand la chopine était vide, il suffisait d’aller à la cave la remplir au tonneau. C’était aussi, dans ces campagnes, un médicament miracle qu’on ingurgitait dès qu’une maladie s’installait: mal au ventre, toux, rhumatisme... Si un mourant était encore capable de boire, une bonne rasade lui faisait instantanément croire en de merveilleux lendemains! Jusqu’aux vachers qui soignaient les vaches fiévreuses à grandes doses de gnôle! Sans céder à l’invitation du maître, il s’installa dans la grande salle, près d’une fenêtre, et continua d’observer Martin qui se démenait au centre du cercle de ses spectateurs.

Mauvoisin s’approcha sans bruit de Dumas au moment où Martin et son aide, à l’aide d’arrosoirs, refroidissaient le métal. La vapeur jaillissait en crépitant sous les applaudissements des gamins heureux du spectacle que leur offrait le «cirque» du charron. Il fit sursauter son visiteur en posant sa main sur son épaule:

— Bien le bonjour, Maître Dumas! Que me vaut l’honneur de ta présence?

— Me faudrait-il une raison pour venir te voir?

— Non... Bien entendu...

— En fait, si. J’avais une question à te poser. J’ai envie que tu me montres le fameux portrait de ce Prussien aussi cher à ton cœur. Tu m’en as tant parlé que cela m’intrigue.

— Tu veux te foutre de moi!

— Pas du tout! D’ailleurs, je ne saurais pas me moquer des sentiments de mes amis. Je voudrais simplement voir ce qu’avait le bel Allemand pour te plaire autant.

— Allons, suis-moi dans ma chambre.

Mauvoisin emprunta le couloir ténébreux qui menait à l’arrière de la maison. Ils entrèrent dans une pièce qu’assombrissaient d’épaisses tentures tirées sur la grande fenêtre. Mauvoisin s’y dirigea.

— Faisons de la lumière.

Il tira les rideaux de chaque côté. Bien que le soleil soit de côté, une vive clarté envahit la pièce. Les yeux de Jean-Marie, qui s’étaient habitués à l’ombre, clignèrent et se mirent à larmoyer. Mauvoisin, le remarquant, commenta:

— Si tu commences à pleurer maintenant, qu’est-ce ça va être quand tu auras vu la tête de Fritz!

— Je vais pleurer de joie?

— Non... De jalousie!

Le maître ouvrit la porte de l’armoire. Sur une étagère s’amoncelaient en pile des papiers jaunis, sans doute hérités des Mauvoisin: lettres notariales, extraits de naissance, contrats divers, dont celui de son mariage. Sur ce monticule, un cadre était posé à plat. Il le saisit, essuyant d’un revers de manche une improbable poussière, et le présenta à Jean-Marie:

— Alors... Qu’en penses-tu?

Le fin visage de Fritz, ses yeux bleus, surmontés d’une belle chevelure claire, captèrent immédiatement l’intérêt de Dumas. Il comprit pourquoi ce regard charmeur avait pu envahir l’esprit de Michel au point qu’il tombe amoureux. Son regard quitta le Prussien pour se fixer sur la figure de Mauvoisin:

— Fritz est vraiment très beau. Mais je crois que j’aurais été beaucoup plus intéressé par le jeune homme brun que par son voisin. Comme tu étais mignon... et tellement jeune! Tu avais quel âge, à l’époque?

— Entre treize et quatorze ans. Mais j’étais fort comme un homme, et la bagatelle, je connaissais depuis mes douze ans!

— J’aurais bien aimé te rencontrer au séminaire dans ces âges-là. Sûr que je t’aurais aussi bien dévergondé que Fritz.

— Et lui, tu ne trouves pas que tu lui ressembles?

— Peut-être un peu... Les yeux et les cheveux sont de couleurs identiques, c’est cela qui nous rapproche.

— Ce n’est qu’une photographie, il aurait fallu le voir pour bien juger.

— À l’époque, certainement... Mais maintenant, plus de quinze ans après, il est devenu chauve et bedonnant ton Fritz!

— Ne dis pas des choses comme ça! Moi, je le verrai toujours mince et jeune...

— C’est le propre des souvenirs de fixer, en bien ou en mal, les moments et les personnes d’autrefois.

— Pour moi, ce qui est dur, c’est que ce souvenir ne me passe pas.

— Il finira bien par s’effacer de ta cervelle.

— Non, je le crains... et en partie à cause de toi, Dumas.

— De moi?

— Oui, de toi! Depuis que je te connais, quand je te regarde, je vois Fritz.

— C’est désobligeant pour moi, Maître Mauvoisin! Je ne compte donc à tes yeux que comme souvenir d’un Prussien?

— Ne te fâche pas! C’est vrai, tu me le rappelles... Mais je suis quand même conscient que ce qui m’attire chez toi, c’est ta personnalité. Fritz, ça vient en plus.

— Tu veux répéter... Tu as dit que je t’attirais?

— Allez! fais pas l’innocent du bourg. Tu sais très bien que tu ne m’es pas indifférent... Tu me plais, bon sang! Faut-il que je le gueule?

— Avant toute chose, Mauvoisin, je veux que tu saches que je conserve Gildas dans mon cœur, bien au chaud, et que je risque de te casser les oreilles avec lui plus qu’à ton tour...

— Alors, viens donc m’en parler couché sur le lit! on sera mieux pour discuter affaires.

Et ils s’allongèrent en s’embrassant comme les amoureux de dix-huit ans qu’ils conservaient dans leurs cœurs...


Quand les draps furent bien froissés, ils se reposèrent épuisés par d’aussi intenses orgasmes. Les meilleures baises dont Michel avait le souvenir dataient du temps de Fritz. Lui seul parvenait à le conduire à ce paroxysme qui démolissait son être pendant de longues minutes. Cette destruction, courte mais bien réelle, était un aboutissement, une manifestation d’abandon sublime de la puissance du corps. Du legs physique à celui qui l’avait possédé surgissait une quiétude presque spirituelle, une sorte d’élévation de l’âme jaillie de sa chair. En cet instant, sa conscience chassait toute foi en un grincheux Créateur, moraliste, qui condamne, dit-on, cette sorte d’amour dont, comme l’air qu’il respirait, il avait un besoin vital.

Dieu, à ce moment précis - il l’aurait juré – c’était lui...

Épilogue

Dans les années qui suivirent, Michel et Jean-Marie réussirent à préserver leurs rencontres affectives. Arriva un temps où ils convinrent d’exploiter leurs terres ensemble, en une sorte d’association coopérative. Remembrant les parcelles à l’amiable pour rationaliser les surfaces, échangeant avec les autres cultivateurs des terres éloignées de la ferme, Dumas accordait une entière confiance à son voisin qui petit à petit géra l’ensemble des deux domaines.

Gildas ne connut pas les joies d’être père pour une deuxième fois, l’enfant attendu ne vit jamais le jour et à sa suite, aucune espérance de naissance n’arriva jamais plus. La petite Marie, enfant unique, comblait parfaitement ses parents ainsi que Jean-Marie, grand-frère ou oncle qui chérissait l’enfant. Pas très intéressé par Blandine au début de leur mariage, l’instituteur finit pas apprécier véritablement les qualités du sexe féminin grâce à la beauté de sa femme, qui adorait son mari bien que les contacts physiques avec Jean-Marie, ne cessassent jamais tant qu’ils se côtoyèrent.

En 1904, Jean-Marie acheta la première automobile du canton et quelques mois plus tard, le téléphone fut installé chez les deux fermiers. Ce fut également l’année tant attendue par Mauvoisin de la séparation des Églises et de l’État.

L’année de déclaration de la guerre de 14-18, Raoul Mauvoisin, épousa Marie Dupré... L’amour s’était glissé dans la relation privilégiée des deux enfants qui avaient été élevés ensemble. Marie avait obtenu son baccalauréat grâce à la loi de 1908 qui permettait aux filles de passer ce diplôme, elle occupait le poste d’institutrice aux Forests. Gildas avait été nommé à cette époque inspecteur des écoles primaires de l’arrondissement, un des plus jeunes de France. Raoul, qui terminait ses études à la Faculté de médecine de Paris, fut mobilisé comme médecin. Tué dès la première année de la guerre il ne connut jamais Michel Mauvoisin junior, né en 1915.

Gildas participa à la guerre en s’engageant dans les auxiliaires sanitaires, il fêta la victoire du 11 novembre 1918 au milieu des rescapés et, libéré, revint aux Forests malade des horreurs dont il avait été le témoin et horrifié par la liste des jeunes hommes des Forests mort pour la France, en tête de laquelle figurait son gendre, le gentil Raoul qu’il considérait comme son propre fils.

Les malheurs n’étaient malheureusement pas terminés pour le village, au cours de l’hiver 1918-1919 une vingtaine d’habitants disparurent, décimés par la grippe espagnole. Les deux derniers qu’on porta en terre furent Mauvoisin, soixante ans, et Dumas, cinquante-six, qui avaient contracté la maladie ensemble et qui moururent le même jour. L’un comme l’autre ayant refusé les derniers sacrements la cérémonie commune de sépulture resta civile comme ils l’avaient exigé avant de mourir.

Seul Gildas connaissait le destin commun des deux hommes que la mort avait fini par réunir à jamais. Les yeux de Jean-Marie étaient restés du même bleu pâle que celui de son enfance mais il avait perdu ses si beaux cheveux blonds. Mauvoisin, insensible au temps, continua à promener sa troublante beauté masculine jusqu’à sa fin.

À quatre ans, Michel junior devint héritier des deux plus grandes exploitations du sud beauceron dont la réunion conforterait la fortune des Mauvoisin.

De l’avis de nombreux témoins, à la mort de Jean-Marie, la propriété des Petits-Fonts possédait sans conteste la plus confortable demeure entouré d’un jeune parc qui était une pure merveille botanique par sa diversité. Dans les années quatre-vingt-dix, la maison, devenu le manoir Mauvoisin, brûla (lire La Chronique des Forests, Le monde de Lucas) et avec elle le portrait de Michel et Fritz, suspendu dans l’entrée depuis tellement longtemps que la lumière avait progressivement rongé l’image. La famille ne possédait pas d’autre photographie de Michel qui disparut alors une seconde fois du monde des vivants.

FIN


Merci à James pour la relecture. Urbain © Août-novembre 2005



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