La renaissance de Christian (08) : L'innocent


La renaissance de Christian (08) : L'innocent
Texte paru le 2012-06-08 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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Nous déambulons tranquillement le long de la Seine. On se partage une cigarette en silence. La fumée se mêle aux panaches de buée de nos respirations. Il fait un temps superbe, un grand soleil à la blancheur éblouissante, un froid sec et sans vent. Il a neigé un peu cette nuit et tout ce qui se trouve encore à l'ombre semble recouvert d'une fine pellicule de sucre glace. Au soleil, tout a fondu en moins de deux… Nounous avec landaus, retraités en balade digestive ou coureurs, nous croisons pas mal de monde malgré la température négative. Je n'ai absolument pas envie de retourner travailler. J'aimerais lui passer un bras autour des épaules, ou autour de la taille, mais j'ai toujours un peu peur de croiser des collègues de bureau.

Chaque jeudi Matteo vient me rejoindre dans le quartier où je travaille. C'est l'une de nos précieuses parenthèses en tête-à-tête qui nous permet d'endurer de vivre séparés. Je me rends compte que je lui ai parlé de mon boulot quasiment tout le repas. Sa qualité d'écoute m’a fait oublier que le sujet ne le passionne sans doute pas. Je l'observe à la dérobée à chaque fois que je lui repasse sa clope. Le froid rosit ses pommettes et le bout de son nez, le soleil traverse ses prunelles cristallines dont la teinte oscille, selon le temps, entre le vieil or et le vert bronze. Aujourd'hui c'est vert. Les boucles brunes de son épaisse chevelure dépassent de son bonnet pour ombrager son front idéalement. Rien qu'à le voir comme ça, si magnifique, dans cette lumière pure de janvier, j'ai la sensation que mon cœur double de volume. Mais, je suis fatigué de le voir si peu, fatigué de vivre cette situation inconfortable. Quand je pense que j'avais prévu de dire la vérité à tout le monde juste après Noël. Je m'étais conditionné à mort. Mais rien ne s'est passé comme je l'aurais voulu. Rien ne s'est passé du tout, en réalité. Je n'ai même pas encore eu le courage de le dire à Claudia. J'apprends à mentir par la force des choses, mais je déteste ça. Cela me rend irritable et, du coup, pas très agréable avec elle… Le climat se détériore entre elle et moi. On ne se comprend plus et c’est entièrement de ma faute. Je n'ai finalement pris aucun congé, en dehors de quelques jours pour les fêtes, surtout pour profiter de la présence de ma fille revenue parmi nous pour l'occasion. Non seulement j'avais trop de boulot, mais en plus, je crois que j'avais peur de me donner l'occasion de faire le point sur moi-même et sur ma situation tellement bancale. Instinctivement j'ai senti qu'il ne fallait pas trop que je me laisse le loisir de réfléchir sinon j'allais me dégonfler. Mais, je me suis tout de même dégonflé… J’ai de plus en plus mauvaise conscience.

Mon bel amoureux me pose la main sur l'épaule.

— Ça va ? Tu as l'air ombrageux, me dit-il.

— Je réfléchissais à la situation, à nous deux…

— Ce n’est pas évident. Je sais. Je me console en me disant que si on se voit peu, au moins, les moments qu’on passe ensemble sont parfaits.

— Moi, la qualité, ça ne me suffit pas. Il me faut aussi la quantité.

Il me sourit tristement sans rien répondre. Son silence me déçoit. Il a l’air de moins souffrir que moi de la situation. En même temps, ce n’est pas à lui de trouver une solution.

— Claudia et moi, c'est plutôt tendu ces temps-ci, lui dis-je.

— Tu crois qu'elle se doute de quelque chose ?

— Oui… Elle n’imagine sûrement pas que je puisse la tromper, mais elle voit bien que quelque chose ne va plus, que je change… Elle se demande pourquoi et c'est normal. Comme je ne lui réponds pas clairement, elle m'en veut. Tu ne l'as pas senti dimanche dernier ?

— Non, j'avoue, je la trouve toujours pareille, toujours aussi positive et dynamique…

— Il faut dire qu’elle sait donner le change en société… Mais, je t’assure que ce n’est pas la joie en privé.

— Ça ne doit pas être facile. C'est de ma faute. Ce qui se passe entre nous perturbe l'harmonie qui vous lie.

— L'harmonie ? Ce n'est plus qu'une illusion, maintenant.

— Ne dis pas ça.

— Il faut que je trouve la force de lui dire pour nous.

Il pile sur place, si brusquement que le temps que je m’en aperçoive, je suis déjà deux pas plus loin. Il me dévisage comme si je venais de dire quelque chose de parfaitement aberrant.

— Tu plaisantes, j'espère ? S'exclame-t-il en me rejoignant.

— Heu, non…

— Mais, tu es cinglé !

— Je… Comment ça ? Je ne comprends pas.

— Tu ne vas quand même pas foutre ta vie en l'air pour moi !

J’ai du mal à croire ce que j’entends. C’est la douche froide.

— Ce n'est pas ce que tu veux, qu'on vive ensemble ? Qu'on…

— Je veux pouvoir t'aimer, bien sûr, mais pas au prix de ta famille, enfin ! s'exclame-t-il comme s'il s'agissait là d'une évidence limpide.

La virulence de son affolement me laisse pantois. Je constate avec effroi que nous ne sommes pas le moins du monde sur la même longueur d’onde. Et, de quoi se mêle-t-il ?

— Cette décision m'appartient, non ? C'est mon problème, après tout.

— Ne fais pas ça, souffle-t-il. Je t'en prie.

Je suis perdu. Il me dit ça comme si sa vie en dépendait, comme si ça le concernait au premier chef et que ça lui faisait peur. Il est temps que nous ayons une conversation de fond, cette conversation précisément que nous repoussons tacitement depuis le début, lui préférant toujours l’élaboration de nos fabuleux orgasmes.

— Je croyais qu'on voulait la même chose toi et moi.

— Mais, Christian, tu ne te rends pas compte ! Ta vie en serait complètement chamboulée ! Je ne veux pas me sentir responsable de ça.

— Elle l'est déjà… Et, ma vie c'est toi, maintenant.

C'est sorti spontanément et ça lui a coupé le sifflet. Il me fixe un instant avec un air à la fois désespéré et bouleversé, puis regarde au loin, derrière moi, comme pour chercher du secours de l’autre côté du fleuve. Ses yeux se mettent à briller dangereusement et je doute que le froid y soit pour quelque chose.

— Évidemment que j'aimerais t'avoir rien qu'à moi. Évidemment ! Mais on ne vit pas au pays des bisounours, Christian ! Tu es incroyable. Il n'y a pas que ta libido qu’on dirait que tu as piquée à un mec de vingt ans, ta candeur aussi ! Réveille-toi ! Est-ce que tu as la moindre idée des conséquences si tu dis les choses à tes proches ?

— Mais, pour qui tu me prends ? Je ne suis pas naïf. J'y réfléchis du matin au soir, m'énervé-je. Je sais bien que ça sera difficile, que Claudia va tomber des nues, qu'elle demandera sûrement le divorce, que mes enfants me regarderont différemment, bref que notre vie à tous les quatre s'en trouvera bouleversée. J'en ai parfaitement conscience.

— Non, je ne crois pas, non… Il n'y aura pas de retour en arrière possible. Tu y as réfléchi à ça aussi ?

— Je… Oui… J’en ai pleinement conscience… Écoute, Matteo, moi j'aime les situations claires. Avoir le cul entre deux chaises, comme ça, je ne peux plus. Il n’est pas question pour moi de mentir indéfiniment à Claudia. J’y arrive de moins en moins de toute façon.

— Il va falloir que tu apprennes.

— Hors de question.

— Pourquoi tu ne lui as pas déjà dit, alors ?

— Parce que ce n'est pas facile. Déjà, avouer à la femme qui t'a donné deux enfants et avec qui tu es marié depuis vingt ans que tu aimes quelqu'un d'autre, crois-moi, ça n'a rien d'évident ! Et en plus que c'est un homme ! Ce n'est quand même pas rien. Et puis, bon, je ne trouve jamais le bon moment.

— Je vais te dire, moi, pourquoi tu n’y arrive pas. Ce n’est pas une histoire de bon ou de mauvais moment. Si j'étais une fille, tu lui aurais dit depuis longtemps.

— Non, je ne crois pas, je…

— Écoute-moi, s'il te plaît. Tu n’y arrives pas parce que tu pressens instinctivement que les conséquences pourraient être catastrophiques. Tu as peur et tu as raison d’avoir peur. Tant que tu es dans la peau de ce que tu es officiellement : un cadre confortable, un bourgeois marié, père de famille, propriétaire d’une belle maison, ta situation est claire, enviable, idéale… Mais, crois-moi, si tu t’affirmes pédé devant tout le monde, tout changera, tout ce bel équilibre sera pulvérisé d'un coup d'un seul, comme ça — il fait claquer ses doigts pour bien souligner l'instantanéité de la catastrophe annoncée. Tu basculeras dans une autre dimension dont tu n’as aucune idée. Les gens qui t'appréciaient et en qui tu avais confiance ne te verront plus que comme LE pédé et point barre. Tu seras toujours papa, mais pédé, tu seras toujours cadre, mais pédé, toujours bourgeois, mais pédé. Bref, tu es identifié comme pédé avant n'importe quoi d'autre.

— Tu exagères.

— J'exagère ? Très bien, OK, j'exagère… On en reparlera. Je sais de quoi je parle, Christian. C'est ça la vie des homos : aux yeux des autres, tu es pédé avant d'être tout le reste, tout ce qui fait ta personnalité. Certaines personnes te tourneront le dos, tout le monde te jugera. Je ne veux pas te faire peur, ni jouer les alarmistes, mais si tu décides de faire ton coming-out, il faut te préparer à tout ça. Quant à Claudia, il se peut très bien qu'elle se mette à te haïr.

— Je m'en fous bien de ce que peuvent penser les gens. Ça fera du tri dans mes relations comme ça… Et en ce qui concerne Claudia, évidemment qu'elle m’en voudra, c’est obligé, mais jamais elle ne me haïra. Tu connais mieux ma femme que moi, peut-être ?

— Christian, Christian, Christian ! Je connais mieux l'homosexualité que toi et la réaction des gens quand tu t'affiches, en particulier celle des femmes. J’ai assez expérimenté cette situation, malheureusement.

— Développe.

Il ôte son bonnet en fixant un point au loin, l'air un peu éperdu, soupire, le remet après s'être passé la main dans les cheveux, se concentre à nouveau sur moi.

— Toutes les fois où il m’est arrivé de dire la vérité aux filles avec qui je suis sorti, tu n’imagines pas les réactions que j’ai pu avoir. J’ai eu droit à tout. Ça a été de la nana que ça excite et qui te propose des plans à trois, à celle que ça horrifie et qui te crache au visage (véridique) comme si tu étais un pestiféré. L’instant avant de dire les choses, elles sont amoureuses, l’instant d’après tu n’es plus rien pour elles, au mieux un gadget sexuel exotique, au pire un traître infâme qui doit dégager dans la seconde… Sur les neuf filles avec qui j’ai vécu une histoire, je n’en ai gardé que deux comme amies. Lorsque tu es honnête, il faut te préparer à le payer cher.

— Voilà pourquoi il faut l’être dès le départ, selon moi.

— Mais, bien sûr ! S'agace-t-il. Tu te vois dire à une fille qui te plaît : « Bon, à la base, je suis gay, mais je tenterais bien le coup avec toi… »

— Et bien oui.

Il rit, d’un rire terriblement désabusé.

— Christian ! Les filles ce qu’elles cherchent, c’est une relation hétérosexuelle pour avoir de beaux enfants. Toutes ces jeunes femmes que j’ai sincèrement aimées, elles aussi elles cherchaient l’amour bien sûr, mais aussi et surtout un géniteur. C’est l’instinct, la nature… On ne peut rien contre ça. Si je leur avais dit « Je t’aime, chérie, mais j’ai besoin de me taper un mec de temps en temps pour mon équilibre personnel », crois-moi, pas une ne m’aurait laissé ma chance ! Un homo qui veut tenter de construire quelque chose de sérieux avec une fille, ne peut pas se permettre d’être honnête. C’est impossible. À l’instant où tu leur fais un aveu pareil, c’est terminé, tu cesses d’être une histoire d’amour parce que tu cesses tout simplement d’être un vrai mâle à leurs yeux. Les sentiments ne pèsent pas lourd, hélas. J’en ai connu des déchirements avant de comprendre tout ça. Il n’y a eu qu’Anna qui était assez amoureuse de moi pour être prête à rester malheureuse à mes côtés. Le truc c'est que je l’aimais et la respectais bien trop pour lui infliger une vie de couple aussi bancale… Elle méritait bien mieux que ça ! Il n’y a pas de solution idéale, en fait. Soit tu fais semblant d'être hétéro pour avoir le bonheur de construire une famille, soit tu te passes de l’amour d’une femme et tu vis ta sexualité en harmonie avec toi-même. Point. Une alternative à long terme, tu ne vois ça que dans les comédies dramatiques hollywoodiennes !

Il a parlé nerveusement avec moult gestes des mains, ses belles mains mobiles aussi expressives que ses paroles.

— Tout ça pour dire que quand tu choisis d'assumer, comme j'ai décidé de le faire à un moment de ma vie, tu dois te préparer à en chier… Bon, avec de la chance, tu rencontres un jour un homme avec qui quelque chose de sérieux est possible… — Il me fait de ces yeux en me disant cela, j’en suis chaviré. — Enfin, bref… Attends-toi à des réactions complètement irrationnelles si tu décides de dire ton homosexualité aux tiens. Parfois c’est lié aux préjugés, à la religion, à l’éducation, à l’inconscient, parfois c’est carrément lié à l’ignorance… Il y a plein de paramètres à prendre en compte. Tu ne peux jamais prévoir les réactions, même quand tu crois très bien connaître les gens.

Il s’interrompt, baisse les yeux, semble hésiter et ajoute quelques mots dans sa barbe. comme je n'a n’ai pas compris, je le fais répéter.

— Je disais, c’est pour tout ça, à cause de tout ce que ça engendre, que je ne l'ai jamais dit à mes parents.

L’aveu me laisse incrédule. Moi qui le croyais émancipé, libre, assumé.

— Tes parents ne savent pas ?

— Non.

— Paula et ton beau-père sont des gens ouverts d'esprit, pourtant…

— Ah, Christian ! Pitié, redescends de ton nuage de félicité béate cinq petites minutes. Ma mère et Massimo sont italiens, catholiques pratiquants.

— Oui, bon…

Devant la tiédeur de ma réaction, il soupire.

— Je répète : "italiens", "catholiques", "pratiquants". Eux, c'est culturel. Ils sont homophobes sans même s’en douter. Tu leur dirais qu’ils le nieraient en bloc… Mais moi, je sais exactement ce qui se passerait si je faisais mon coming-out à ma mère. Tout d’un coup elle serait beaucoup moins tolérante qu’elle prétend l’être. Ça la rendrait malade. Elle voudrait me soigner, m’exorciser, que sais-je encore ! Ça partirait d’une bonne intention. Ça serait l’enfer ! Elle ne me regarderait plus jamais pareil, avec dégoût peut-être. Je ne supporte pas cette idée. Elle m’a toujours vu accompagné d'une fille, elle est persuadée que je marierai un jour et qu’elle aura des petits-enfants… Je veux qu’elle croit ça éternellement puisque ça la rend heureuse. Je veux qu’elle continue à m’aimer. C’est tout. C'est lâche, mais c'est comme ça.

— Non. Je comprends, c'est légitime, mais moi le mensonge, je ne peux pas.

— Tu as déjà parlé d’homosexualité avec Claudia ?

— Je… Très vaguement. Je ne sais plus trop.

— Vu qu’elle est scientifique, et donc a priori cartésienne, elle est peut-être plus évoluée que ma mère sur le sujet, mais à mon avis tu risques de tomber de haut. J’espère que je me trompe. Branche-la déjà là-dessus avant de lui dire pour toi. C’est un conseil. Et, si tu le fais, s’il te plaît, ne lui parle pas de moi. Je n'ai aucune envie qu'elle déballe tout à ma mère. D’accord ?

— D’accord…

Il ôte cette fois ses gants, sort son paquet de cigarettes. Pour une fois, j'accepte de lui en prendre une.

— Je te déçois, hein ? Je le sens, fait-il en me donnant du feu.

— Non, le mot est un peu fort. Je suis surpris, plutôt.

Sans nous consulter, nous allons nous asseoir sur un banc au soleil. Je remue tout ce que nous venons de nous dire avec anxiété. Suis-je vraiment naïf ? Présumerais-je de la tolérance des gens qui m’entourent ? À Claudia j'ai deux choses complètement distinctes à lui avouer : la découverte de mon homosexualité, certes, mais surtout que je suis amoureux de quelqu'un d'autre. Ça fait beaucoup à encaisser d'un coup… C'était surtout de lui avouer mes sentiment pour une autre personne qui me semblait difficile, maintenant, je ne sais plus… On croise les jambes, on fume tous les deux un moment en silence.

— Tu as encore un peu de temps ? me demande Matteo.

— Oui, un bon quart d'heure, dis-je, en jetant un coup d'œil à ma montre.

— Je vais te raconter une histoire. Après, tu comprendras mieux pourquoi j’ai décidé de cacher mon homosexualité à ma famille et à ma mère en particulier. Tu es prêt ?

— Je suis tout ouïe.

À suivre...


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