La renaissance de Christian (17) : L'amour en partage


La renaissance de Christian (17) : L'amour en partage
Texte paru le 2012-09-14 par Kitty   Drapeau-fr.svg
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J'ai encore rêvé du jardin. Enfin, c'était le mien sans être vraiment le mien. C'était immense, à la fois ombragé et lumineux. J'étais au milieu d'un parterre d'iris au faîte de leur beauté, des fleurs énormes, superbes, mauves, jaune d'or et bordeaux, toutes étincelantes de pluie. Ça me fait ça presque tous les matins en ce moment. Je me réveille dépossédé de mon jardin. Quand Matteo dort à côté de moi, j'oublie aussitôt, mais quand je suis seul, comme aujourd'hui… Je pose la question à mon fils à chaque fois qu'on s'appelle ou qu'on se voit : "Alors, il est comment le jardin?". Les plantes, c'est loin d'être sa passion et il me répond ce qu'il peut. Dire que je rate le parfum des seringats, la beauté des roses rouge sombre du perron, la floraison de l'arbre de Judée et les iris, justement… Je me console en allant me balader au Luxembourg ou plus près de chez nous, au jardin Villemin. Je fais des photos, je discute avec les jardiniers municipaux…

Je décide de traîner un peu au lit. Voilà bien une non-activité dont je n'ai jamais eu l'habitude avant mes folles nuits avec Matteo. Il m'arrive de me dire que je me laisse trop aller. M'accorder une année sabbatique comme j'ai décidé de le faire, à mon âge, c'est sans doute risqué, voire complètement inconscient, mais ça m'est égal. Cela me fait du bien de penser à moi, de ne plus avoir de contraintes. Avec ce que j'ai perçu pour mon licenciement négocié, vu mon ancienneté, j'ai largement de quoi voir venir. Je pourrais vivre sans souci pendant trois ou quatre ans. En plus, Claudia va m'acheter ma part de la maison, que ça me plaise ou non. Je pourrais ne plus jamais avoir à travailler si je voulais, même si pour le moral je ne suis pas sûr que tant de liberté me réussisse à long terme. Mais au moins je n'ai pas de pression et je vais avoir tout le temps de développer des activités personnelles, de penser à des voyages, de lire, d'aller au cinéma, de profiter des terrasses des cafés, bref de savourer le temps. Pour le moment, je me laisse porter par la vague et c'est très bien comme ça. Depuis que j'ai quitté mon emploi, je réalise à quel point il ne m'apportait plus rien, à quel point il faisait partie du schéma de mon ancienne vie. Il ne restait plus que cela à changer, et je l'ai fait. Même sans mon regretté jardin, la vie m'est tellement douce que j'en culpabilise presque parfois. Moi qui craignais de m'ennuyer, entre les travaux dans l'appartement, mes interminables vadrouilles dans les rues de Paris, la photographie, mon fils que je vois une fois par semaine au minimum et surtout Matteo, à qui je consacre mes plus belles heures, chaque jour m'apporte son lot de merveilles. En plus, il ne m'arrive plus d'être fatigué comme avant. Je me suis inscrit à la piscine et dans une salle de gym. Je me sens en forme comme si j'avais rajeuni et je n'ai jamais eu un tel appétit sexuel, ni jamais une activité sexuelle aussi intensive. Matteo et moi, à se sujet, sommes aussi insatiables l'un que l'autre. Donc, oui, c'est vrai, le jardin me manque parfois, mais s'il n'y a que cela à sacrifier pour connaître le bonheur de vivre ma vraie vie, et bien je m'en passe.

Je repense à hier, à la soirée, à l'attitude ambiguë de notre voisin et au plaisir avec Matteo. J'aurais tant aimé qu'il soit là ce matin, mais le lundi il a des cours particuliers à donner dans trois arrondissements différents. Ça lui prend la journée. On mangera peut-être ensemble ce midi. Je l'appellerai tout à l'heure. Je ferme les yeux en souriant. Le seul fait de penser à lui m'allume des envies tenaces. Alors que je m'apprête à les assouvir à l'aide de ma main droite, ça sonne à la porte. C'est Gaël, à tous les coups. Allez, c'est aussi bien, levons-nous, monsieur Legardien ! J'enfile mon haut qui traîne par terre et mon caleçon que je retrouve sous la couette au bout du lit. Quand je me croise dans le miroir, je me souris. Hirsute et froissé comme je suis, j'ai l'air d'un épouvantail heureux. On voit que ma nuit a été agitée. Je me recoiffe vite fait d'une main, retends mon tee-shirt, et vais ouvrir. Le salon est dans un état ! Teo a dû partir en catastrophe sans avoir le temps de ranger ne serait-ce qu'un verre ou de vider un cendrier… Enfin, le connaissant, même s'il avait eu le temps, il n'y aurait sans doute pas pensé.

C'est bien Gaël qui est là derrière la porte.

— Salut, voisin.

— Salut Christian. Je te réveille ? s'inquiète-t-il en voyant ma mise.

— Non, rassure-toi. Entre.

— Je ne vais pas te déranger longtemps. Je pense que j'ai oublié mon téléphone ici, hier.

Vu le désordre, on a plus vite fait de le faire sonner. Je l'appelle donc et la sonnerie retentit effectivement dans la cuisine.

— Ah, ça me revient. Je me suis isolé quand mes parents m'ont appelé pour mon anniv' et j'ai dû le laisser près du frigo.

On se retrouve tous les deux dans la cuisine où il récupère son bien. Mon dieu, ce foutoir ici aussi ! En voyant la montagne de vaisselle sale qui m'attend je me prends le front. Bon, je sais à quoi je vais consacrer ce qu'il reste de ma matinée. Gaël voit ma réaction.

— Tu veux que je t'aide à nettoyer tout ça ?

— Non, va, je vais m'en sortir.

— On ira plus vite à deux. Tu laves et moi j'essuie, ou l'inverse.

— C'est gentil, Gaël… Si seulement on avait la place pour un lave-vaisselle, crois-moi, on en aurait un depuis longtemps. Bon allez, ok, tu m'aides, mais avant j'ai besoin d'un café et de manger un truc. Tu as déjà déjeuné ?

— À moitié…

On nettoie déjà la table du salon et on s'y attable avec du café frais et le reste de framboisier d'hier. Gaël a son attitude taciturne habituelle. Je brûle d'envie de lui demander pourquoi il nous a espionnés cette nuit, mais je ne sais pas comment aborder la question. Et peut-être mieux vaut-il laisser couler.

— Tu as l'air songeur.

— Moi ? fait-il avec l'air de revenir à lui. Non… Il faut que je parte à l'ENSA dans une heure. Je pensais à mon cours.

Il me sourit timidement.

— Je vous remercie Matteo et toi pour la soirée d'hier. C'était cool.

— J'espère que ça t'a un peu changé les idées.

— Oui, me répond-t-il sur un ton bizarre, mi-nostalgique mi-grave, que je ne suis pas certain de bien interpréter.

Nos gestes sont efficaces et la vaisselle est vite lavée, essuyée et rangée, et ce, dans un silence monacal.

— Voilà, mission accomplie, conclut Gaël une fois la dernière assiette mise à sa place dans le placard.

— Et rondement menée, dis-je, satisfait.

Je lui prends le torchon trempé qu'il me tend et vais l'étendre à la fenêtre pour qu'il sèche. Quand je me retourne, il me fixe sans s'en cacher. Les reins contre le plan de travail sur lequel il s'appuie des deux mains, il est là, immobile, comme prêt à m'annoncer quelque chose de grave. Je m'adosse au frigo, bras croisés.

— Qu'est-ce qu'il y a ?

— Rien.

Visiblement non, il n'y a pas "rien". Il veut me parler mais n'y parvient pas. Il se met à fixer ses pieds. Il n'a pas l'air non plus décidé à sortir de la pièce. Étrange face à face.

— Parfois, je me dis que je me sens un peu trop bien chez vous.

— Ah oui ? Comment ça ? On ne se sent jamais trop bien avec quelqu'un, si ? dis-je en lui souriant.

— Peut-être que si. Surtout quand ce n'est que tes voisins.

— C'est si grave de faire des ses voisins des amis ?

— J'imagine que non, seulement, depuis que je vous connais, je déteste encore plus me retrouver tout seul dans mon studio, avoue-t-il avec une moue ennuyée.

Moi, depuis que je vis avec Matteo, que je le vois toujours dans le don de lui-même avec moi, avec ses amis ou sur scène, que je vois combien sa chaleur et son charme sont appréciés, j'ai envie d'aimer tout le monde, de partager mon bonheur, de crier à tous que la vie est belle et aujourd'hui, à notre petit Gaël si souvent sombre, plus qu'à n'importe qui j'aimerais le crier. Je le sens sur le point de dire des choses importantes sans y arriver. Je vais l'y aider un peu.

— Je t'ai vu nous espionner cette nuit, dis-je.

Son expression se fige, il ferme les yeux en murmurant "Et merde…"

— Qu'est-ce qui t'est passé par la tête, Gaël ?

— Je… J'ai… Je me suis réveillé en me disant que je serais mieux dans mon lit. Je n'avais aucune idée de l'heure, j'étais encore un peu bourré. J'ai entendu que vous ne dormiez pas et j'ai voulu vous souhaiter bonne nuit avant de retourner chez moi. Puis je vous ai vu… Ça m'a toujours bien émoustillé de vous entendre baiser de l'autre côté de mon mur, mais de vous voir en plein action… J'avoue… Whaou…

Il n'achève pas. Je me sens affreusement gêné. Je rougis, alors que c'est lui qui devrait être le plus confus de nous deux. À vrai dire, je ne sais pas du tout comment prendre ses aveux.

— Ce n'était pas prémédité. Je suis désolé, ajoute-t-il. Je n'aurais pas dû. Je comprendrais que tu m'en veuilles. Tu… Tu m'en veux ?

— Non. Il n'y a pas mort d'homme… Et j'aurais dû réagir quand je t'ai surpris. Je ne l'ai pas fait…

— Tu étais bien occupé il faut dire.

— Quand je l'ai dit à Matteo, après, il m'a presque reproché de ne pas t'avoir invité à nous rejoindre.

— Matteo est au courant ? Oh, non, la honte, se lamente-t-il en se passant la main sur le visage. Vous allez me voir comme un pervers, maintenant.

— Mais non, voyons. Lui, je te dis, ça l'a amusé.

— Super… Ça va beaucoup m'aider à améliorer l'image de pauvre mec frustré que j'ai de moi en ce moment. Il a un humour bien à lui, ton mec.

— Je crois qu'il ne plaisantait pas.

— Il sait bien que je ne suis pas gay.

— Heu, ça ce n'est pas un argument pour nous. Je te rappelle que je suis resté marié vingt ans et que Matteo a eu plus d'expérience avec les femmes qu'avec les hommes…

— Oui, bon…

— Donc, comme ça, ça t'émoustille de nous entendre ?

Il opine, pas fier, et se met à considérer le vide avec une expression qui m'inquiète un peu.

Soudain – je n'en crois pas mes yeux ! – à mon grand désarroi, il fond en larmes. Je m'attendais à tout sauf à ça ! Je suis tellement surpris que je reste pétrifié contre mon frigo comme un imbécile. Il est toujours dans la même posture, appuyé au plan de travail. Il ne fait rien pour me cacher ses larmes. Ma première stupeur passée, je viens à lui, le presse par les épaules.

— Voyons, mon grand, qu'est-ce qui se passe? Hé, ce n'est pas grave, va.

Mais il s'effondre complètement, et là je comprends qu'il y a autre chose. C'est à croire qu'il retient ce flot de chagrin depuis des lustres ! Je le prends dans mes bras. Que pourrais-je faire d'autre ? Au milieu des sanglots âpres qui le secouent violemment et résonnent tragiquement dans la petite pièce, je l'entends répéter "je ne suis qu'une merde". Moi, je lui dis, "Mais non, mais non…" Il pleure et pleure jusqu'à tremper mon tee-shirt. Je suis complètement dépassé. Le temps me semble long avant qu'il ne se calme enfin.

— Je suis désolé, dit-il en se détachant de moi le visage dégoulinant et les yeux gonflés.

— Arrête de dire que tu es désolé. Ça va aller, OK? Tout va bien.

— Ouais, on va dire ça, tout va bien. Tout va très bien, fait-il avec aigreur en s'essuyant les joues avec le bas de sa chemise.

Je ne vais pas lui laisser le temps de reprendre son air fermé et secret. Battons le fer tant qu'il est chaud. Il me laisse passivement l'entraîner au salon et asseoir sur le canapé. Je nous refais chauffer du café en priant qu'il ne s'enfuit pas pendant que j'ai le dos tourné. Mais non, je le retrouve dans l'exacte posture où je l'ai laissé, enfoncé dans le canapé, les mains sur le ventre et la mine abattue. Je lui tends sa tasse. Il l'accepte, y porte les lèvres.

— Ça va aller ?

Il acquiesce imperceptiblement.

— Parle-moi, Gaël.

Il lève les yeux sur moi et je les vois se remplir de larmes à nouveau. Ah, non, pas ça ! Je m'accroupis près de lui.

— Hé ! Ne pleure pas, mon grand, voyons. Reprends-toi. Dis-moi ce qu'il y a, dis-je, en lui posant une main que je veux consolatrice sur la joue.

— Pourquoi vous êtes si gentils avec moi, Matteo et toi ? fait-il en se retenant difficilement.

— Hein ? Comment ça ? On t'aime bien, c'est tout. Écoute, Gaël, j'ai une fille qui a presque ton âge… Quand ça ne va pas, elle me parle. Je peux peut-être t'aider.

Il prend un petit temps de réflexion, pose sa tasse sur la table basse. Je m'assois à côté de lui, tout ouïe, nourrissant bon espoir qu'il vide enfin son sac.

— Prends-moi dans tes bras, murmure-t-il.

Ça me laisse pour le moins interdit. Le temps que je trouve quelle réaction avoir, le voilà réfugié contre ma poitrine. Après tout… Je referme mes bras sur lui. Lui aussi m'enlace. La situation est de plus en plus bizarre, mais au moins, il ne pleure plus. C'est déjà ça.

— Merci, Christian, dit-il, la voix étouffée par l'étreinte.

On reste comme ça un petit moment dans les bas l'un de l'autre. Je donnerais cher pour savoir ce qui se passe dans sa tête. Après tout, je ne connais presque rien de sa vie, à ce garçon. Il a peut-être des blessures, des fragilités que j'ignore. J'ai envie de lui poser un tas de questions, mais je me retiens. Pour qu'il se remette à pleurer, merci bien. Je me sens plutôt démuni, en fin de compte.

— Je suis au bout du rouleau, articule-t-il enfin. J'en ai marre, marre de cette ville, marre de la solitude, marre de la fatigue.

— C'est une mauvaise période, peut-être, tenté-je. Trouve-toi une copine. Tu es beau garçon, tu es gentil, sensible… Il n'y a pas de raison.

— Non, je suis amer et distant. Personne n'a envie d'approcher un mec qui fait la gueule du matin au soir.

— Gaël, voyons… Nous on t'apprécie bien comme tu es.

Il se décolle de moi, mais garde une main à plat sur ma poitrine.

— Les filles sont inaccessibles dans cette putain de capitale de mes deux. Et les quelques-unes qui le seraient sont déjà prises. Si j'avais une bagnole et de la thune, ce serait différent. Je ne retrouverais sûrement pas plus facilement l'Amour, le vrai, mais je me taperais n'importe quelle nana quand je veux… Au moins, je ne serais plus seul la nuit.

En parlant, il fait aller et venir sa main sur moi, du cou au sein et du sein au cou, comme sans y penser. Il a gardé son visage très près. Ça me stresse, mais je n'ose pas le repousser, de peur de le bousculer. Je commence quand même à sentir monter une drôle d'angoisse.

— Tu dis que tu veux retrouver l'amour. J'en déduis que tu as déjà connu ça ?

— Oui, souffle-t-il.

Oups ! À nouveau des larmes qui montent et – oh, non ! – qui coulent sur ses joues. Il semblerait que nous approchions du point névralgique du mystère qui fait tant souffrir notre jeune ami.

— Ce que vous partagez ton mec et toi, moi aussi je l'ai vécu. Je ne vis que pour connaître ça à nouveau. Je n'y croyais plus trop jusqu'à ce que je fasse votre connaissance. C'est beau de vous voir ensemble. Vous m'avez redonné espoir.

— Tant mieux, dis-je, de plus en plus ému.

— Vous m'avez redonné espoir, mais vous m'avez renvoyé à ma solitude aussi, à mon incapacité à aller vers les autres.

Pour le coup, je ne sais plus quoi lui dire. Je n'ose pas lui poser de question sur son amour passé. Perdu ? Disparu ? Je sens qu'il ne faut pas.

— Personne ne m'a touché depuis un an et demi. Personne ne m'a embrassé, dit-il, tout bas.

Il approche son visage encore. Je suis à deux doigts de le repousser mais quelque chose me retient. La compassion ? La curiosité ? L'émotion ? Je n'en sais rien. Il a fermé les yeux et me frôle les lèvres sans oser y apposer franchement les siennes.

— Gaël… Je… Je ne suis pas sûr que…

Il me dépose finalement un baiser furtif sur la joue, un second à la commissure des lèvres et, pour finir, un troisième sur la bouche. Je le laisse faire mais n'y réponds pas. Je ne sais définitivement pas comment réagir. Il n'insiste pas, reprend un peu de recul et m'impose son regard doux encore rougi.

— J'ai seulement besoin d'embrasser quelqu'un, me dit-il avec l'air de me demander une faveur.

— Écoute, mon grand…

— Seulement un petit baiser, Christian. Un seul.

Mais maintenant, je sais bien où peut m'emporter le simple baiser d'un jeune homme. Comme j'hésite, il en profite pour remettre ça. Je me laisse faire. Après tout, ce n'est pas un crime. Il a faim, le garçon, et je ne peux rester très longtemps sans répondre à sa fougue. On quitte le mode baiser délicat, pour se rouler une pelle interminable, puissamment sexuelle. Quand on se dévisage à nouveau, je ne sais pas lequel de nous deux est le plus bouleversé.

— Tu appelles ça un "petit" baiser ? dis-je.

Enfin, à mon grand soulagement, il me libère de lui. Adossé dans sa position initiale, bras croisés sur le ventre, il se passe la langue sur les lèvres, songeur.

— Ça va mieux ?

Il me jette un petit coup d'œil.

— Je bande, fait-il, laconique.

Moi aussi je bande, qu'est-ce qu'il croit ? Il commence à vraiment me chauffer le sang, le jeune Gaël, avec ses secrets et sa prétendue frustration sexuelle. Une vague d'impatience me prend à la gorge et franchement, je ne sais pas ce qui me retient encore de me ruer sur lui.

— Gaël, dis-moi ce que tu attends vraiment de moi.

Il ferme les yeux, renverse la tête sur le dossier, pousse un soupir, déglutit. Une larme oubliée coule sur sa tempe.

— Toutes les nuits ou presque, je vous entends faire l'amour, ton mec et toi, et ma vie sexuelle se résume à ça : me masturber en vous écoutant, l'oreille collée au mur. Toutes les nuits, je suis seul et je rêve qu'on me touche, je rêve de sentir la chaleur de quelqu'un contre moi. Vous m'avez ouvert votre porte…

Il crispe sa main à son entrejambe comme si le désir lui faisait mal. Mon cœur s'emballe. Ce garçon est peut-être un peu fou, un peu perturbé, un peu trop seul, mais nom d'un chien, il me touche. Où trouver la force de résister à la tentation de lui offrir un peu de plaisir ?

— Je ne suis pas gay, mais votre amour me trouble, m'éclabousse. En me rapprochant de vous deux, j'ai l'impression d'en avoir pris un peu avec moi. Mais je ne sais pas quoi en faire. Je n'ai personne à qui le donner. Tu veux que je sois honnête ? fait-il en rouvrant les yeux pour me regarder en face. C'est simple, je me sens bien quand je suis avec toi ou avec ton copain. Rien qu'à vous voir, on a envie de vous aimer.

Sans me lâcher des yeux, il me prend prudemment le poignet et pose ma main à la place de la sienne. Sous mes doigts ce que je sens est dur et bouillant.

— Tu es bien sûr de ce que tu fais ? dis-je avec douceur.

— S'il te plaît, fais-moi du bien, murmure-t-il avant de m'imposer ses lèvres à nouveau.

Je glisse mes caresses sous la ceinture un peu lâche de son jean, il en frémit des pieds à la tête, soulève les hanches pour m'inviter à plus en m'agrippant le cou des deux mains pour aggraver le baiser. Quelle flamme ! Mais je refuse de me laisser emporter. J'ôte ma main, le repousse doucement et l'invite à me suivre dans la chambre d'amis.

— Déshabille-toi et allonge toi sur le ventre, dis-je.

— Tu veux m'enculer ? s'inquiète-t-il.

— Ça ne va pas bien, la tête ? M'indigné-je. Pour qui tu me prends ? Je veux seulement te faire un massage pour te détendre un peu…

Il se dénude intégralement, me laissant tout loisir d'admirer son joli corps blond, poilu et bandé. Je tire à demi les rideaux, pars me munir d'huile essentielle. Quand je reviens, il m'attend sagement, allongé comme je l'y ai invité. J'espère que je vais garder la tête froide malgré tout ce que ce tableau délicieux m'inspire. Je m'installe à cheval sur ses cuisses et entreprends de lui malaxer longuement le dos, muscle par muscle, zone par zone. Quand j'insiste sur les reins il soupire de plaisir.

— Tu es doué, Christian.

— Merci.

— Tu peux encore descendre…

Je m'exécute, lui masse voluptueusement ses fessiers rebondis. Le plaisir qu'il manifeste m'excite agréablement. J'ai hâte que Matteo rentre. Je vais lui faire sa fête ! Quand je demande à Gaël de se mettre sur le dos, je n'ai pas le temps de terminer ma phrase qu'il est déjà en position. Son sexe est rouge et mouillé, congestionné. Il appelle ma main, ma bouche pour le soulager, mais je résiste. Je tente de me centrer sur ses pectoraux, ses épaules. Patient, mon jeune compagnon goûte longuement l'effet des mes doigts pétrissant ses muscles. Peu à peu je progresse jusqu'à ne plus m'occuper que de ce qui se trouve au-dessous du nombril. À chaque fois que je lui frôle le sexe, toujours brièvement et de manière aléatoire, il renverse la tête en lâchant un soupir d'émoi. J'insiste de longues minutes sur l'intérieur des cuisses. Les bras alanguis de chaque côté du visage, le corps entièrement relâché, il a les lèvres entrouvertes et les yeux fermés. L'huile fait luire sa peau dans la lumière tamisée de la pièce, je prends autant de plaisir à le contempler qu'à le toucher. Quand je me décide enfin à le masturber, je me dis qu'il ne va pas tenir une minute dans l'état d'excitation où il se trouve, mais je me trompe. Il est long à venir. Il faut dire que j'y vais en douceur. C'est si magnifique de le voir prendre son pied. Il est complètement parti. Les doigts crispés sur le draps, il ondule de bonheur sous les rotations de ma poigne impitoyablement caressante, se mord la lèvre inférieure, inspire l'air à s'en étourdir. Le spectacle me fait tellement d'effet que je commence à me demander si je ne vais pas jouir rien qu'à le regarder.

— Tu aimerais que je te suce ?

— Oh, oui, tout ce que tu veux, lâche-t-il.

Bon, puisque j'en ai très envie et qu'il n'y voit pas d'inconvénient… À peine ai-je refermé mes lèvres sur son membre que, mû par une irrépressible pulsion possessive, il me l'enfonce au fond de la gorge. Heureusement que monsieur a été raisonnablement doté par la nature ! J'encaisse avec bonheur et entreprends une fellation vorace, provocante, avec la ferme intention de l'achever. Et, ça ne manque pas, son incontrôlable fébrilité et ses exclamations m'indiquent que son plaisir prend sans tarder des proportions difficiles à supporter. Soudain, sans prévenir, alors que je suis concentré à lui léchouiller la base de la queue, tout son corps se tétanise et il pousse un cri. Il jouit en plusieurs jets impressionnants. L'orgasme lui creuse encore violemment le ventre même après qu'il ait lâché sa dernière goutte de sperme. Il en est couvert du pubis au plexus. En sueur, les bras en croix, il me considère avec un sourire planant.

— Merci, merci ! répète-t-il sur un ton émerveillé.

Je m'allonge à côté de lui pour me reposer après tous ces efforts. Il me dépose une bise sur la pommette et m'observe. On en dit rien pendant un petit moment. J'hésite à me faire jouir. J'ai bien envie de garder toute cette énergie sexuelle contenue pour Matteo, tout à l'heure. Mais tout à l'heure c'est encore loin… J'en suis là de mes hésitations quand Gaël se colle à moi, pose sa main sur mon caleçon et se met à me masser tendrement les parties.

— Tu n'es pas obligé, lui dis-je, sans cependant empêcher son geste.

Mais il se glisse sous le tissu et me libère, silencieux, son regard empli de gratitude posé sur moi. Il y va franchement et me fait venir rapidement, sans que j'ai besoin de l'aider. Je me répands avec soulagement sur sa main et mon ventre. J'attrape un mouchoir en papier et le lui tend.

— On dirait que tu as fait ça toute ta vie !

— Ben je le fais sur moi. Je suis devenu un pro de la branlette à force de vivre seul !

Il s'essuie la main, balance négligemment le mouchoir sur la moquette et se rallonge avec un soupir de satisfaction.

— Ce n'est pas aussi bizarre que j'aurais cru de toucher la queue d'un autre mec…

Il se rembrunit.

— Je suis désolé d'avoir autant insisté… Je… J'ai quand même un peu honte. Ça va toi ?

— Écoute, Gaël, je ne suis pas du genre à regretter mes actes. On va dire que c'était exceptionnel, un cas d'urgence et voilà. Ça t'a fait du bien, c'est l'essentiel. Mais en aucun cas ça ne doit devenir une habitude.

— Bien sûr… Tu vas le dire à Matteo ?

— Je n'en sais rien…


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