La survie de l'espèce ou l'art de conjuguer


La survie de l'espèce ou l'art de conjuguer
Texte paru le 2002-08-20 par Urbain   Drapeau-fr.svg
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Le petit garçon est mort depuis un bon moment... Il avait 15 ans...

Personne ne l’a su quand il est mort car on n'a pas fait de cérémonie funèbre...

D’ailleurs son corps a dissimulé la vérité au monde et, depuis, il donne l'impression de continuer à vivre.

C'est très facile de faire croire qu’on est resté vivant... Au moment de passer de l’autre côté faut se laisser aller et puis, surtout... surtout, au dernier moment, un pas de côté... et laisser son esprit déserter la carcasse et lui permettre de continuer à accomplir sa tâche: manger, boire, pisser, chier, étudier, se marier, avoir des enfants...

On a alors un corps qui fait tout comme tout le monde... Ça tranquillise la famille et, surtout... surtout...! C'est très rassurant pour les gens...

La famille et les gens y se foutent pas mal si la tête est pareille à une coquille vide, pourvu qu'à l'intérieur du corps toute la tripaille donne l'impression de fonctionner normalement.

Ils se moquent pas mal des sentiments qu'on dissimule, des envies qu'on tait, des passions qu'on cache... Cherche pas trop d’ailleurs... Eux, faut leur ressembler... Faut être comme eux... Beurk... On peut quand même rêver mieux... Hein...! Quand on est mort, on devient rapidement un champion de la triche... On sait vite ce qui fera plaisir à maman et à papa... On apprend bien ses leçons pour satisfaire les bons maîtres... Et puis... si on a la malchance de faire son service militaire... on apprend très très rapidement les bonnes manières qui nous ferons bien voir de la chambrée... On picole... On rote et on pète... Comme dans la vraie vie...


Pour le petit garçon sa mort est très difficile à supporter car il est le seul à pleurer. Autour de lui personne n'a remarqué son passage dans l'autre monde...

Et il ne peut pas s’empêcher de trouver cela étrange...!

Des morts, pourtant, il y en a tous les jours... Mais ce sont des morts honnêtes... Eux... Leurs carcasses donnent l'exemple, elles ne bougent plus si on leur pince les orteils... Tandis que le petit garçon il donne l'impression de vivre, il bouge lui... Et si vous lui pincez les orteils il dira: "Aïe!" comme vous et moi.

C'est dans sa tête que c'est tout mort...

Là, dans sa tête vous pouvez pincer... Pas de risque de le voir crier "Aïe"... C'est comme anesthésié... C'est devenu inerte... C'est insensible...


Avant, le petit garçon il utilisait son cerveau comme tout le monde, il lui arrivait d'avoir des sentiments... Il lui arrivait d'aimer... Il lui est arrivé d'aimer au petit garçon... Manque de bol... A pas aimé la bonne personne...

Car... y a les bonnes personnes qu'on peut aimer...

Eh... Oui...!

Et y a les mauvaises personnes que c'est pas nécessaire ou même qu'on a pas le droit d’aimer...

Eh... non...!

Un petit garçon y peut aimer sa mère, son père, ses frères et soeurs, ses oncles et tantes - ceux-là on peut les aimer beaucoup... Y a ceux qu'on peut aimer mais beaucoup moins, les voisines et voisins, les copines et les copains, ses maîtres... Et puis y a ceux qu'on n'est pas obligé d'aimer: le reste du monde. Et... dans ce reste du monde... Y a ceux qu’on n’a pas du tout du tout le droit d’aimer.

Pour le petit garçon, jusqu'à ses 15 ans, y avait pas eu pas trop de problème, en fait il n’aimait que le juste nécessaire à sa vie, sa maman, beaucoup, beaucoup, un peu la famille et pas beaucoup son père... Son père était très occupé, devant la télévision à suivre le Coupe du monde de football et à ouvrir les packs de bière... Lui il allait dans le reste du monde avec ceux qu'on doit supporter avec beaucoup de courage.

Il n'aimait pas trop non plus ses frères et ses soeurs... Là c'était une question de survie au sein de la nichée... Tout les ornithologues vous expliquerons ça... Il n'aimait pas celles qui aurait pu devenir ses copines... Sais pas pourquoi...? Et puis restaient les garçons... Eux il aurait voulu qu'ils soient tous ses copains, sauf quelques trouducs naturellement...

Bien qu'il soit encore très jeune et sans expérience de la vie, le petit garçon devinait bien que les copains c'étaient pas à classer dans les personnes à aimer beaucoup, beaucoup... Les filles, elles, avaient le droit d'aimer beaucoup les garçons et, inversement, les garçons pouvaient aimer beaucoup les filles.

Mais le petit garçon, lui, aurait voulu aimer beaucoup mais vraiment beaucoup ses copains. Il avait bien essayé... Mais ça n'a jamais fonctionné, les copains disaient: "Non je veux pas t'embrasser, on n'est pas des filles..."


Quand les sexes ont commencé à fonctionner les copains ont parlé de leurs exploits: "J'ai juté... C'était foutrement bon." Le petit garçon était à la campagne et à la campagne on peut dire "foutrement", c'est un mot de paysan mais c'est un beau mot qui veux dire que c'est quelque chose de vachement important. À la ville les autres petits garçons auraient dit d'un air précieux: "J'ai juté... C'était drôlement bon..." ou "C'était terriblement bon..."

Bon... Je m'égare...

Le petit garçon a appris aussi à utiliser son sexe... C'était donc foutrement bon... (voir plus haut). Mais il aurait bien aimer partager ces moments-là avec ses copains... Quelques-uns ont accepté, mais il sentait bien que c'était du chacun pour soi, on était ensemble mais on ne s'aimait pas... Le petit garçon se sentait frustré de ne pas pouvoir aimer beaucoup ses copains... Il n'essayait pas... Il n'aurait pas tenté de le faire car il devinait bien que les copains on ne doit pas les aimer beaucoup, beaucoup.

Ça c'était quand le petit garçon était encore assez petit.


Après, juste comme il venait d’avoir quinze ans, il était prêt à quitter sa peau de petit garçon, sa mue s'achevait, il avait maintenant du poil partout où ça devait pousser et sa tête était remplie d'idées qui faisaient bouillonner son cerveau. Encore quelques mois et il allait laisser sa vieille peau enfantine et son corps allait expérimenter tous ces trucs dont rêvent les adolescents: boire de l’alcool, fumer, avoir de l'acné, etc. (Allez... Je blague...)

C'est dans ces parages-là que le petit garçon a rencontré la mauvaise personne, qu'il a aimé beaucoup, beaucoup, ce qui était une entorse à la tradition de la famille et des gens. Et là, le petit garçon, il en a pris vraiment beaucoup, beaucoup dans la gueule... Tellement beaucoup que ça a fait une blessure, tellement profonde, que le petit garçon il a laissé mourir sa cervelle en pensant qu'ainsi c'en serait fini avec cette saleté de verbe "aimer", du premier groupe et qui se conjugue comme chanter, et non pas comme mourir qu'est du troisième groupe et qui se conjugue lui... très difficilement...

Le verbe mourir y peut pas se conjuguer sérieusement: je meurs, ça fait rigoler... C'est comme: je suis mort... Tu parles d'une affaire puisque jamais personne te crois...

Quand sa cervelle a été morte, le petit garçon a pensé: "Maintenant passons à cette foutue tripaille et faisons en sorte qu'elle soit aussi morte que ma cervelle." Mais rien n'y a fait, le verbe aimer a continué à se conjuguer pour cette foutue carcasse... Mais à la forme pronominale: "Je m'aimais... Je m'aime... Je m'aimerais..." C'étaient les seuls temps qui continuaient à fonctionner... Et, à cause de cette maudite conjugaison à la première personne du singulier de la forme pronominale le petit garçon il a pas pu tuer la tripaille qui a continuer à manger... boire... s’habiller... marcher... etc. etc.


La survie des espèces doit beaucoup à la forme pronominale. Je m'aime... Je me défends... Je me méfie... Je me sauve... Je m’envole... Je me bats... C'est comme ça depuis la nuit des temps. Vous imaginez la brebis qui dirait au lion: "Je t'aime..." Elle aurait pas le temps de lui dire "Je t'ai aimé", ou "Je t'aimais"... Un coup de griffe et bouffée qu'elle serait... La brebis... Ça donnerait: "Je t'aimêêêêêê..." Bien fait pour elle... Avait qu'à apprendre la conjugaison...

Riez pas... C'est la survie des espèces, comme disent les ornithologues, bien qu’il ne soient pas vraiment des spécialistes des mammifères... Quel dommage pour la brebis...


Donc... La mauvaise personne s'est présentée... C'était pas un petit garçon... C'était un grand, grand, très grand garçon... D’au moins 1m90... D’au moins 18 ans...! Un garçon avec les cheveux dont les mèches étaient décolorées et des pendants d'oreilles partout sur la tête et le visage: ça c'était pourtant une indication pour dire que c'était vraiment une mauvaise personne à aimer pour un petit garçon. Et puis ce grand garçon, dans le village, on se méfiait de lui... Eh oui... On savait qu'il aimait pas beaucoup beaucoup les filles. En vrai il les aimait pas du tout, du tout... Les filles.

Le grand garçon était très gentil, il a dit: "T’es très mignon, t’es très beau, fait-moi voir ta peau dorée."

Ils se sont déshabillés et se sont tout de suite aperçus qu'ils étaient fait l'un pour l'autre. Chaque caresse de l'un, chaque baiser de l'autre causaient une émotion qui faisaient vibrer leurs enveloppes charnelles. Le petit n'était pas en reste et c'était lui qui allait le plus loin dans le découverte du corps de son copain qu'il pouvait aimer beaucoup beaucoup.

Le petit garçon a dit: "Toi aussi t’as la peau dorée...", car il ne possédait pas encore l’art de la conversation.

C'est le petit qui, le premier, a commencé à envelopper le sexe croustillant du grand avec ses lèvres. C'était un gros sexe, charnu, brûlant comme un pain chaud, un sexe pareil, le petit garçon rêvait d’avoir le même d'ici quelques années.

Le grand a fait le navire et le petit la voilure fixé au grand mât. Ensemble ils ont parcouru les mers en aventuriers, ont découvert les espaces de soleil, les terres d'Orient et les îles de coraux. Ils ont dompté les tempêtes, leurs peaux dorées ont été picotées par les ailettes translucides des poissons volants et ils se sont jetés, épuisés, sur des plages de sable noir où ils se sont endormis, émerveillés par le verbe aimer qui recélait d’aussi voluptueux trésors.

Ce qui est un exploit pour un petit verbe de cinq lettres... Du premier groupe... et aussi facile à conjuguer...


Le petit garçon et le grand garçon ils auraient pu croire que comme ils avaient tout pareil pour s'entendre, ils auraient pu profiter de l'occasion et que l’ensemble des gens et la famille réunis leur foutraient une paix royale.

La Maman disait trop rien, occupée par la nichée. Le Papa avait de plus en plus de mal à déchiqueter les packs de bières qui semblaient fabriqués dans du carton de plus en plus solide et la télévision continuait à transmettre la Coupe du monde depuis très très longtemps. La famille se taisait, déjà honteuse, d'avoir un petit garçon qui se gourait beaucoup, mais alors vraiment beaucoup sur le sexe des personne qu'on pouvait aimer.

L’orage a éclaté au collège... La survie des espèce a frappé sur celui qui ne s'identifiait plus au groupe... Ça a commencé à la rentrée: "Tu sais pas..." - "Si, si, on les a vus..." - Je m'en suis toujours douté..." - "Il a voulu m'embrasser..." - "La gonzesse..."

Le petit garçon a fait l’andouille... Y se croyait innocent: "Mais...? Qu'est-ce que j'ai fait...?"

Mais il s'est aperçu rapidement que cet hallali se terminerait forcément par sa mise à mort. Et, à la cantine, il est entré sous les lazzi et a alors entendu, rythmé par le claquement des couverts sur les tables de formica: "Clac... Clac... Clac... Le pédé... Clac... Clac... Clac... Le pédé... Clac... Clac... Clac... Le pédé..." Qui n'allèrent en s'éteignant qu'à mesure qu'il s'enfuyait dans les couloirs...

Humilié...

Désespéré...

Honteux à jamais...

Depuis ce jour c'est calme plat dans la cervelle. L'encéphalographie c'est un trait continu...


La maman du petit garçon s'est aperçu que quelque chose tournait pas rond, elle a dit: "C'est l'âge bête." et elle a rajouté: "Ou alors c’est la maladie de la croissance, on va aller au docteur."

La maladie de la croissance c'est quand on comprend pas trop ce qui se passe. Manque de bol, le docteur de la campagne il connaît les maladies qui se voient à l'oeil nu, comme la varicelle, ou qu'il peut écouter avec son stéthoscope, une cervelle morte le docteur de la campagne y voit pas... Il entend pas. Aurait fallu un docteur de la cervelle, mais, à la campagne on n’a pas ça.

En fait la véritable maladie de la croissance c’est certainement cette saleté de verbe croître, un verbe qu'est un véritable supplice à conjuguer. Le docteur de la campagne y sait plus ses congugaisons des verbes du troisième groupe.


Le papa du petit garçon a continué à regarder la Coupe du monde à la télévision. Il devait aussi avoir la cervelle en train de mourir car il ne parlait plus depuis longtemps.

C'était une lutte à mort quand le papa y voulait ouvrir ses packs de bière car ils étaient maintenant recouvert de carton dur comme l'acier. Pour le papa, les packs de bières c'était une question de survie de son espèce à lui...


Dans une nichée, quand les poussins grandissent, il arrive que certains soient éjectés par leurs frères de couvée. C'est la survie des espèces, on débarque ceux qui dérangent un peu trop.

Le petit garçon est passé par-dessus bord quand il a eu quinze ans, mais il est resté accroché à la fourche d'une branche, et seul, à l’écart du groupe il a donné l'impression de continuer à vivre, malgré la maladie de la croissance, de l'âge bête et de la cervelle toute morte, mais grâce à la conjugaison du verbe aimer à la forme pronominale et à la survie des espèces.

Tous les ornithologues vous le dirons...

Devenu un grand garçon, sa tête est toujours pareille à une noix creuse parce qu'il sait que, quelque part dans le monde, à chaque instant, un petit garçon comme il était est en train de se faire pousser hors de son nid.

Et toutes les mamans oiseaux et tous les ornithologues ne pourront jamais rien pour la souffrance de ces oisillons-là.

Janvier 2001-Septembre 2002 - © Urbain



Dernier courriel connu de l'auteur : urbain@hotmail.com