Le fils du diable (03)

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Le fils du diable (03)


Roman

Date de parution originale: 2011-12-08

Date de publication sur Gai-Éros: 2022-11-27

Auteur: Michel Geny-Gros
Titre: Le fils du diable
Chapitre: Mourmelon

Note: Ce récit a été publié sur Gai-Éros avec l'autorisation de l'auteur

Ce texte a été lu 651 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Template-Books.pngSérie : Le fils du diable


Chapitre 4 — Mon objecteur de conscience.


Lors d’une permission du MDL, le colonel m’avait appelé pour me dicter un courrier. Il avait été surpris de ma rapidité tant à prendre en note le texte qu’à le dactylographier sans faute de présentation, de frappe ou d’orthographe.

— Le MDL BENOIT sait que vous connaissez la sténo ? m’avait demandé le colonel.

— Ben… Le MDL me redicte souvent ses notes… lui ai-je répondu embarrassé et je me suis permis d’ajouter : Je m’entends bien avec lui et je ne voudrais pas…

Par ma famille et mon éducation, je rencontrais depuis des années les relations de mes parents, souvent des personnes de la haute société. Mes parents recevaient des ministres, des préfets, des dirigeants de grandes entreprises et même des militaires dont un général que mon père avait connu dans la Résistance en 1942 alors que ce dernier n’était que capitaine. Mon père et ce militaire étaient devenus amis et quand je suis né, mon père lui demanda d’être mon parrain. Depuis mes quinze ans j’étais admis à table avec ces personnes invitées et je parlais donc aisément avec le colonel.

— Ok, compris… m’a rétorqué le colonel qui a ajouté : De toute façon, je vais vous charger d’une mission.

Il en avait profité pour me faire parler, m’interroger sur mes études et ma vie en général, ma famille. Je suis resté très évasif lorsqu’il m’a interrogé sur mes relations avec les filles. Il a souri à ma réponse embarrassée. Il me testait sur ma sexualité et les ragots du régiment… Le MDL rentré, le colonel a continué de m’appeler directement pour me dicter du courrier. J’étais gêné car le MDL me faisait la gueule et que je m’entendais bien avec lui avant cet incident. J’ai fini par lui dire que je n’y étais pour rien et que je n’avais pas intrigué pour prendre sa place.

— Ok, merci ! m’a répondu le MDL BENOIT qui a ajouté : Le colon m’a dit qu’il t’avait missionné pour le problème de l’objecteur de conscience, c’est bien et je suppose plus intéressant pour toi que de taper à la machine.

Le MDL avait raison ! Avec mon expérience de fac et sans pouvoir envisager de faire apprendre la sténo au MDL, je lui ai appris tous les moyens pratiques et efficaces pour prendre rapidement des notes.

— Vous êtes licencié en droit. Vous devez donc connaître le droit pénal ? m’avait déclaré et interrogé le colonel.

— Oui mon colonel, lui avais-je répondu en ajoutant : Mais pas encore de façon approfondie, je dois maintenant me spécialiser et j’ai plutôt pensé au notariat.

— Très bien ! m’avait rétorqué le colonel. Mais vous sentiriez-vous capable de prendre la défense d’un soldat ou même mieux le conseiller dans une attitude répréhensive qui ne peut que lui être préjudiciable ?

— Cela dépend du chef d’accusation ! avais-je répondu au colonel en voyant d’ailleurs où il voulait en venir.

Dans la classe incorporée en juillet un jeune appelé s’était déclaré "objecteur de conscience" et refusait de porter une arme. Le capitaine de l’escadron des recrues l’avait convoqué dans son bureau, engueulé, menacé. Le garçon n’avait pas cédé et il avait été présenté au colonel pour la sanction. Ce dernier avait tenté de le convaincre de rejoindre le rang sans histoire. Malgré cela, il n’avait pas obtempéré et le chef de corps l’avait condamné provisoirement à trente jours d’arrêt de rigueur en lui précisant qu’il allait être déféré devant le tribunal militaire. Il risquait plus de deux ans de prison outre le temps légal du service militaire.

Préalablement à l’acceptation de ma mission, j’ai demandé au colonel de rencontrer le jeune appelé pour le connaître. Le colon m’a autorisé à me rendre au poste de garde qui abritait les locaux de la prison (bien symbolique) autant que je le voulais et a téléphoné à REBONY l’adjudant-chef des services généraux pour l’informer de sa décision. À ma demande j’ai même été autorisé, à le faire sortir avec moi en dehors du bâtiment du poste de garde. De toute façon, les rares prisonniers sortaient en promenade tous les jours sous la surveillance de la garde.

Lorsque je me suis présenté au poste de garde, le MDL de permanence n’était pas au courant. Bien que je lui aie présenté mon ordre de mission, il a voulu appeler l’adjudant-chef qui malheureusement pour lui n’était pas dans son bureau.

— Vous devrez repasser ! m’a presque ordonné le jeune MDL sans doute en quête d’autorité.

Cela m’a agacé et je lui ai rétorqué :

— Non ! Je n’ai pas que ça à faire ! De plus, mon ordre de mission s’adresse également au chef de poste. De toute façon, je ne vais pas forcément sortir du poste de garde avec le cavalier Alain BRIDART. S’il vous plaît, prêtez-moi votre téléphone, je vais appeler le colonel et vous le passer !

En lui indiquant que j’allais lui passer le colon, j’avais tapé dans le mille ! Le MDL avait comme beaucoup la trouille du colonel qui lui aurait répondu sèchement de lire son ordre de mission et de l’exécuter.

Je ne comprenais pas pourquoi les sous-officiers, voire même des officiers avaient une trouille bleue du colon. Le Colonel POISSON était un homme dans la petite quarantaine, je le trouvais sympa. Il ne criait jamais, ne s’emportait pas. Il n’aimait pas les cons, ça, c’était sûr ! Et comme partout, il y en avait quelques-uns dans le régiment à tous les niveaux de la hiérarchie.

— Non ! Ok ! Je vous ouvre la grille et vous conduis au cavalier BRIDART.

J’ai fait mon petit sourire ironique, voire méprisant. Les sous-officiers et même certains officiers se méfiaient des divers secrétaires ou autres employés du contingent travaillant au PC. Généralement nous ne nous prenions aucune réflexion sur nos attitudes tant aux rapports du matin et du midi que dans les chambrées ou encore à la cantine. Nous n’abusions pas de ces situations privilégiées et nous avions la belle vie.

Le colonel avait en outre une très jolie femme qui rendait visite quelques fois à son mari pendant les heures de travail. Elle saluait gentiment tout le monde. Beaucoup de mes camarades fantasmaient sur la belle créature et plus particulièrement son chauffeur, un mec de ma classe.

Le colonel POISSON avait la réputation d’être aux petits soins de sa femme et quand je la voyais, je chantais dans ma tête la chanson de Juliette GRECO : "Un petit poisson, un petit oiseau s’aimait d’amour tendre, mais comment s’y prendre quand on est dans l’eau, quand on est dans l’air…"[1].

Dans la journée, les prisonniers aux arrêts de rigueur n’étaient pas enfermés dans leur cellule et pouvaient circuler librement dans la partie arrière du poste de garde. Mais depuis quelque temps, il n’y avait qu’un seul détenu, notre objecteur de conscience dont le courage et l’obstination faisaient l’admiration d’une très grande majorité des appelés.

— BRIDART ! Une visite ! a crié le MDL à un jeune soldat qui faisait de l’exercice sur un tapis de gym dans le couloir et pour moi il a ajouté pompeux : Bon, Brigadier, je vous le laisse sous votre seule responsabilité.

Le garçon de mon âge, un brun, mignon, mince, à l’air distrait et intello, s’est levé pour venir à ma rencontre. Préalablement et sur l’ordre du colonel, j’avais eu accès à son dossier militaire. Alain BRIDART était parisien, sursitaire et n’avait pas encore terminé ses études de Normale Sup pour devenir professeur. Il avait été incorporé normalement sans avoir été "cueilli" par les gendarmes. Il portait des lunettes et sur son dossier médical, j’ai lu qu’il était légèrement myope. Il avait déclaré également s’être cassé le calcanéum du pied droit lorsqu’il avait dix ans. Il était en treillis et en rangers. Au moins, il ne refusait pas comme certains objecteurs de conscience de porter des rangers. Je les comprenais sans apprécier car pour moi, c’était une question d’élégance militaire, pas de treillis sans rangers !

— Bonjour ! lui ai-je dit en lui tendant la main. Je m’appelle Thomas HOUDONT, je suis un appelé comme toi.

Le garçon m’a serré la main avec fermeté et a affiché un pâle sourire. J’ai tout de suite annoncé la couleur.

— Je suis un des secrétaires de l’État-Major, du colonel si tu préfères et il m’a confié une mission te concernant. Je suis étudiant en droit et le colonel m’a demandé de prendre ta défense devant le tribunal militaire si on va jusque-là, sauf bien sûr si tu prends toi-même un avocat. Je dois aussi me documenter sur tout cela.

— Si c’est pour me faire rejoindre le rang, tu perds ton temps ! m’a répondu vertement le soldat.

— Je n’ai pas encore accepté cette mission. Je voulais te connaître d’abord. Ma mission, telle que je la vois, est de t’aider, c’est tout. L’idée bien sûr est du colon et tu peux me croire, c’est un homme de bonne volonté. Sache que je n’ai pas voulu faire les EOR et si je suis brigadier, c’est parce que cela était obligatoire pour servir à l’État-Major. J’ai donc dû faire le CA1.

— N’empêche que tu as porté une arme, que tu la portes encore pour t’exercer au tir et que tu tires sur des cibles qui représentent un être humain. Moi, je ne pourrai jamais faire ça !

— Je vais te rappeler et évoquer les événements de mai 68. Devant l’ampleur de la contestation, les manifestations et surtout les barricades des étudiants dans Paris, le Président de la République, le Général de GAULLE, avait envisagé de faire intervenir l’armée. Son Premier Ministre, Georges POMPIDOU lui avait soufflé cette idée. Tu te souviens que le général s’est rendu précipitamment à Baden-Baden pour consulter le général MASSU. On ne sait pas trop ce qu’ils se sont dit. En tout cas, de GAULLE a provoqué la dissolution de l’assemblée et l’armée n’est pas intervenue. Pourquoi ?

— On ne peut pas compter sur une armée de conscrits. Les appelés risquaient de passer derrière les barricades. Ça aurait été le cahot ! m’a répondu Alain. Mais où veux-tu en venir ?

— Le contingent, nous ne sommes que des pantins. Même soi-disant entraînés au tir, au combat, on ne sera jamais des soldats. Tu as sûrement entendu des histoires de garde de nuit. Je n’en n’ai fait qu’une seule pendant mes classes. J’avais la trouille… d’un bruit, d’une feuille qui tombait… On en a parlé dans le peloton. Tous avaient les miches à zéro et aucun n’était prêt à tirer…

— C’est vrai ! Mais s’il y avait un vrai conflit…

— Alain, on pourrait s’asseoir dans ta cellule ? lui ai-je demandé gentiment.

Le garçon a acquiescé. Je l’ai suivi et on a rejoint la cellule au sol carrelé comme une cuisine où étaient disposés quatre lits, une table, quatre tabourets et quatre petites armoires métalliques. La cellule était éclairée par une fenêtre haute avec barreaux. C’était bien triste et ça m’a foutu les boules. Heureusement, sur la table, il y avait des bouquins et un petit transistor.

Je me suis assis sur le lit correctement fait au carré et il m’y a rejoint.

— Pour en revenir au tir, exact, bien que je fasse tout pour ne pas participer à ces exercices. D’ailleurs je suis un piètre tireur et je me suis pris des tas de coups de pied au cul pendant mes classes et le CA1 quand je trouvais moyen involontairement d’envoyer mes balles dans une autre cible que la mienne. Je dois dire que je ne faisais aucun effort. Je déteste les armes et aussi l’armée et l’uniforme.

— L’uniforme, tu le portes bien, t’as la classe ! Et si je risque de passer pour pédé, tu es très beau ! m’a rétorqué le mec et il a ajouté d’abord soucieux puis avec le sourire : Je suis mis au courant de tout ici ! Ça y est ! Je sais qui tu es ! T’as un problème toi aussi à l’armée !

— Un problème, non aucun ! lui ai-je répondu, puis comprenant l’allusion, j’ai rigolé en disant : Oui, je suis gay. Mais pour moi, ce n’est pas un problème avec l’armée. J’ai informé mes camarades de chambrée de ma différence peu après notre incorporation avec juste le temps de me faire connaître. Je ne sais pas jusqu’où l’info a été divulguée.

— Les pipelettes, il y en a jusqu’aux gradés ! Mais tu crois que ton colon le sait ?

— Je n’en sais rien ! Enfin, sans doute ! et j’ai ajouté pour rigoler : Maintenant si t’as peur des homos, éloigne-toi vite de moi ! Va t’asseoir sur un tabouret, je pourrais tenter de te séduire.

— Je n’ai pas peur ! Mon frère aîné est homo. Mon père l’a viré de la maison quand il a su. Il l’a foutu dehors sur-le-champ. Je suis toujours en contact avec lui, on s’est toujours bien aimé. Moi je le savais, il m’avait dit ça depuis longtemps. Je n’étais pas là quand mon père a fait ça. Ceci dit, mon père m’a prévenu que si je persistais à refuser de faire mon service normalement, je n’étais plus non plus son fils. Mais il m’a laissé le temps de réfléchir, trois mois.

— Donc, chez toi, il vaut mieux être récalcitrant au service militaire que pédé ! lui ai-je dit. Mais ta mère dans tout ça ?

— Elle nous a quittés, un cancer il y a cinq ans… De toute façon, elle n’aurait pas eu son mot à dire.

— Désolé pour ta maman ! Tu n’as pas de chance mon pauvre Alain. Si tu acceptes, je reviendrai te voir en début d’après-midi. Le colon m’a autorisé à te faire sortir dans l’enceinte du camp. Mais tu devras m’obéir et ne pas faire le con. Mais je sais que je peux compter sur toi.

— Merci, t’es bien sympa. Reviens me voir s’il te plaît…

J’ai donc accepté cette mission. Je ne connaissais pas spécialement l’organisation des tribunaux militaires et j’ai demandé au colonel de pouvoir consulter de la documentation.

Un coup de fil du colon, un nouvel ordre de mission et je me suis rendu à la Région Militaire à Châlons. Le colonel avait mis à ma disposition Joc, son chauffeur. Je ne me sentais pas capable d’assister mon "objecteur de conscience" et j’avais tout misé sur un bon compromis acceptable pour le colon sans qu’il perde la face et sans engendrer un précédent.

Avant cela, j’ai rencontré plusieurs fois Alain. Je l’ai conduit et invité au foyer pour prendre un café. Ensuite je l’ai même entraîné faire un tour dans le camp jusqu’à la rivière et la partie boisée. Son père l’ignorait et il était dans une situation difficile. J’ai dû, mais avec plaisir, lui refiler quelques billets de dix francs que j’ai eu du mal à lui faire accepter. Un soir j’ai même pu l’emmener avec moi au cinéma du camp. Pour cela, j’ai dû négocier avec l’adjudant-chef des services généraux. Mais au poste de garde, Alain se rendait utile, il aidait au ménage et avait même assisté l’adjudant-chef à la demande de ce dernier pour des tâches administratives. Notamment, il avait réorganisé la garde entre le plateau des chars et les ateliers. Alain ne faisait pas l’amalgame entre "l’Armée (la guerre)" et "l’homme (le militaire)". Bref, il s’était fait des amis au sein des militaires professionnels et aussi des appelés pendant les gardes ou en arrêts simples.

Alain s’intéressait à moi. Il m’a interrogé sur mon homosexualité. Toussaint venait d’être libéré et j’avais bien compris qu’on ne se reverrait pas de sitôt car il était parti rejoindre sa terre natale pour deux mois avant de reprendre ses études à Lille. J’étais donc en manque de sexe et surtout d’amitié.

Ma relation avec Toussaint était un secret de polichinelle car Alain m’avait dit :

— Tu dois être triste et en manque. Ça doit être chouette d’avoir un petit ami pendant le service militaire…

— Sûr ! Tu t’imagines ici avec plein de belles filles ?

— Certes, ça me manque ! D’autant plus que quand j’ai dit à ma petite amie juste avant de partir à l’armée que je refuserai de porter une arme et donc que je serai considéré "objecteur de conscience", elle m’a largué ! Elle m’a dit qu’elle ne m’attendrait pas trois ans !

— Pas de chance ! Mais au moins, tu sais qu’elle ne t’aimait pas vraiment ! Mais aussi, cela l’a peut-être tout simplement découragée… Faut se mettre à sa place… Elle a sans doute le cœur gros…

— Oui… Enfin ! Et maintenant, je suis en manque ! m’a répondu Alain qui a ajouté coquin : Et je n’aime pas me branler ! Et toi qui es homo !

J’ai paniqué (si je puis dire) un moment. J’ai pensé qu’il allait me demander de le sucer ou plus. Mais il m’a regardé tendrement et s’approchant de moi alors que nous parcourions le petit bois, il m’a embrassé sur la joue en me disant :

— T’es un chic type Thomas !

Lorsque nous sommes rentrés de cette petite balade, j’ai raccompagné Alain jusqu’à sa cellule. Malheureusement, il avait un colocataire, un mec qui avait été mis aux arrêts pour avoir frappé un sous-officier qui avait voulu le faire sortir du foyer alors qu’il était bourré et violent. Le mec avait poussé les livres d’Alain qu’il avait retrouvé au sol. Je l’ai aidé à les ramasser. Heureusement le mec dormait…

Je suis retourné au PC et j’ai demandé à voir le colonel pour lui faire un compte-rendu de ma mission contenant des propositions. J’ai demandé au colon si on pouvait attribuer à Alain la cellule habituellement réservée aux sous-officiers et qui heureusement était tout le temps vide. Elle était individuelle très confortable avec un vrai lit, un coin toilette avec douche, une belle table, une grande fenêtre (à barreaux) donnant sur le camp.

— Et pour quelle raison ? m’avait demandé le colon.

— Pour le mettre en confiance ! Et puis, comme vous savez, il se conduit très bien au poste.

— Bon, ok ! m’a dit le colon en prenant le téléphone pour appeler directement et devant moi l’adjudant des services généraux.

Le soir-même, je suis passé au poste de garde et j’ai rendu visite à Alain. Il était installé dans sa nouvelle cellule et m’a sauté au cou pour m’embrasser fraternellement. Sans que je lui dise, il avait compris que j’avais obtenu ce changement de cellule et que probablement le colon était finalement un brave homme.

Alain était l’homme des défis, de tous les courages. Il avait tenté plein d’expériences les plus diverses allant de manger des vers vivants, à marcher au bord d’un toit, à vivre nu. Secouriste, il s’était porté plusieurs fois volontaire pour des missions dans des pays sinistrés par des crues, des tremblements de terre…

J’avais bien compris que le colonel voulait qu’Alain rentre dans le rang à tout prix, même à celui d’un compromis. Il fallait juste que le colonel ne perde pas la face et qu’Alain lui soit reconnaissant. Alain était un mec courageux prêt à prendre plein de risque. Dans le cadre de ma mission j’avais envoyé Alain voir le médecin-chef de l’infirmerie militaire, un type sympa plus médecin que militaire. Je lui avais adressé copie de mon ordre de mission et un compte rendu de mes entretiens avec Alain, notamment en ce qui concernait sa santé.

Le commandant-médecin a reçu plusieurs fois Alain, lui a fait passer des radios du pied, des examens de vue aussi. Il l’a également envoyé à Châlons à l’Hôpital Militaire Pierre BAYEN pour passer des tests psychologiques.

Alain ne rêvait qu’à une chose, enseigner, j’allais m’en servir. Certains régiments organisaient des cours de "rattrapage" pour permettre aux nouvelles recrues défaillantes de lire et écrire correctement et de passer le certificat d’études. Ce n’était pas le cas au 22ème, faute de personnel adéquat. Généralement ces postes étaient pourvus par des appelés notamment par des sursitaires.

J’ai exposé tout cela au colonel, la bonne volonté d’Alain, son intelligence, sa santé "fragile" avec des détails et sa passion de l’enseignement. J’ai évoqué l’illettrisme encore présent dans notre pays et la mission de l’armée dans ce domaine. Je lui ai laissé un rapport dactylographié de mon exposé en me gardant bien de prendre une position ne serait-ce qu’un soupçon d’idée, d’ailleurs je n’en avais aucun droit.

Le lendemain matin, le colon m’a appelé et m’a invité à m’asseoir avec lui dans le coin "salon" de son immense bureau.

— J’ai reçu le rapport du Commandant PIONSAT (le médecin-chef) et celui de l’Adjudant-Chef REBONY. J’ai lu attentivement le tien (j’ai noté que le colon m’avait tutoyé ce qui n’était pas son habitude vis-à-vis des appelés). Bon, je vois ce que tu proposes pour éviter une condamnation et la prison au Cavalier Alain BRIDART. Donc, j’obtiens d’abord du médecin-chef un rapport indiquant que l’état de santé de BRIDART ne lui permet pas de marche, donc de défilé, que le tir lui est déconseillé, voire dangereux pour ses camarades… Mais, en échange en quelque sorte, BRIDART enseignerait à nos recrues intellectuellement déficientes pour les amener au certificat d’études. Ça tient la route, mais… je ne dois pas perdre la face !

— Donc, BRIDART, sur ma suggestion par exemple, devrait déjà vous proposer ses services pendant les heures de travail plutôt que de rester en prison… ai-je répondu.

— C’est cela, oui ! m’a répondu le colon. Une bonne entrée…

— Mais je dois encore le convaincre, il n’est au courant de rien, ai-je répliqué au colonel qui m’a regardé exprimant un mime amusé qui avait l’air de traduire "Ne te fous pas de moi, j’ai bien compris ta manœuvre !"

La manœuvre de compromis, je l’ai expliquée en long, large et travers à mon protégé.

— Si j’ai bien compris, c’est moi qui dois faire le premier pas en demandant au colonel d’enseigner aux recrues, disons "analphabètes" en sortant de ma taule dans la journée ? m’a dit mon objecteur que j’avais emmené dès le début d’après-midi faire un tour dans le petit bois qu’il aimait bien.

— C’est cela, oui ! ai-je rétorqué à Alain pour employer une formule qui n’était pas encore connue…

— Mais je n’ai rien demandé moi ! a riposté Alain l’air sévère.

J’ai cru un instant que ma mission allait capoter. Mais Alain m’a regardé avec un grand sourire et m’a dit :

— Tu as fait toutes ces démarches pour moi que tu ne connaissais pas, quoi qu’il en soit, je n’oublierai jamais. Mais, ok, je vais le faire, mais à une condition préalable qui ne dépend que de toi. Tu peux refuser d’ailleurs ! Ceci dit, si je rentre dans le rang, tu auras réussi ta mission avec brio[2].

— Que veux-tu donc ?

— Je voudrais faire une expérience avec toi… faire l’amour avec toi… m’a suggéré Alain qui a ajouté : Enfin, en supposant que je te plaise physiquement et que tu sois libre…

J’étais un peu estomaqué et j’ai dû montrer ma stupéfaction à cette demande et Alain a continué :

— Je suis hétéro, j’en suis sûr. Mais t’es vraiment, outre très gentil, très beau, aussi beau qu’une fille et pourtant et je ne les ai pas vues, mais t’as des couilles pour un pédé ! Pardon, un homo.

— T’es gonflé ! Mais je ne suis pas un vide-couilles pour prisonnier en manque de fille !

— Je sais bien, voyons ! Je t’ai dit "faire l’amour", certes, je suppose qu’on ne s’aime pas de cette façon-là. Mais t’es un frère pour moi. J’aime ton cœur ! Et si je te demande de faire l’amour, je veux parler d’un plaisir sexuel complètement réciproque. Mais dis-moi franchement si je te plais physiquement ou pas ?

— T’es très mignon et attendrissant !

— Bon et depuis que Toussaint a été libéré, as-tu un petit ami ici ?

— Non et c’est mal barré ! Mais je vais en perme presque tous les week-ends et en boîte, je me trouve toujours un mec avec qui baiser. Je ne suis donc pas en manque ! Et si tu veux tout savoir je me branle au moins une fois par jour.

— T’as pas envie de m’embrasser ? m’a demandé Alain avec air coquin et en ajoutant : Tu vois ce que je veux dire ?

Pendant notre discussion, nous ne nous étions pas arrêtés de cheminer et nous allions atteindre la petite rivière. Le temps était beau et chaud et nous étions loin des bâtiments de la caserne.

Alain s’est arrêté de marcher au bord de l’eau et sur une petite aire de sable il m’a attiré contre lui. Nous étions collés. J’ai vu sa bouche entrouverte, ses dents blanches et j’ai avancé mes lèvres. Le contact a été timide. Alain a desserré ses lèvres que j’ai d’abord chatouillées de ma langue. Alain a repris le dessus et m’a roulé une pelle. D’une main, il m’a pris pas le cou et de l’autre il a touché ma braguette, je bandais. Il a retiré la main et tout en continuant son étreinte buccale, il a poussé son bas-ventre contre ma braguette et j’ai bien senti son sexe en érection.

— Tu me fais bander cochon ! m’a fait remarquer Alain en me lâchant la bouche quelques instants, puis il a ajouté : Tu triques toi aussi !

Il embrassait bien pour un hétéro, presque à la façon gay et on a continué un bon moment.

— Tu sens bien bon de près ! m’a fait remarquer Alain quelques instants après. Moi, je dois puer la taule. Pourtant j’ai pris une douche ce matin ! Si on se baignait dans la rivière ?

— On n’a pas de maillot et il n’y a pas beaucoup d’eau !

Alain a rigolé et s’est déshabillé rapidement et complètement. Il était musclé, beau et très attirant.

— Faut que je te foute à poil ? Je suis costaud et judoka tu sais ? m’a dit Alain en s’avançant vers moi avec le sourire et le sexe bien droit et conquérant.

— Moi aussi judoka, mais je te laisse faire ton petit phallocrate !

Sentant qu’il en avait envie, je l’ai laissé me déshabiller. Il a jeté mes vêtements sur le tas des siens et m’a poussé pour que je m’allonge sur le sable. Il a retiré mes chaussures, mes chaussettes et a dégagé mes chevilles de mon pantalon et mon slip. J’étais moi aussi en érection complète et Alain s’est couché sur moi.

— T’es trop beau ! Et je croyais bêtement que les homos n’étaient pas bien montés ! Je vais avoir mal au cul ! m’a-t-il dit et déclaré en m’embrassant.

— C’est toi qui es demandeur. Ceci dit, je suis partant mais pas si ton corps ou ton honneur doit en pâtir !

Finalement, nous en sommes restés à des caresses et à des plaisirs uniquement buccaux. Alain a bien pris son plaisir, moi, beaucoup moins car il n’était évidemment pas expérimenté et sûrement pas gay et pas plus bi. Nous sommes sortis intimes et un peu plus proches et donc très amis de cette aventure ou expérience.

Alain m’a remercié et nous sommes convenus de ne plus recommencer et de garder pour nous confidentielle cette entreprise.

Nous avons rejoint le casernement et j’ai suggéré à Alain de rédiger une lettre à l’adresse du colonel. Le futur enseignant avait des idées, du style et quelques heures après le colonel a apprécié la missive et la demande d’Alain, rédigée sans aucune exigence de contrepartie.

— C’est toi qui lui as dicté la lettre ? m’a demandé le colon.

— Non mon colonel, je lui ai juste suggéré de vous écrire. Alain est doué et c’est un sacré bonhomme !

Le "cas BRIDART" a rapidement été réglé. Le colonel a convoqué Alain dès le lendemain matin.

Il a d’abord reçu Alain seul quelques instants puis m’a appelé.

— Prends en note mon rapport que tu taperas à la machine. Tu me le donneras à signer. Tu en feras deux copies, l’une pour BRIDART, l’autre pour toi que tu garderas.

Devant moi, le colonel a procédé par téléphone à la levée d’écrou d’Alain. Il lui a dit qu’il était dispensé de port d’arme, de marche, de défilé, de tirs et cela en raison de son état de santé (il a souri). Mais il lui a précisé que tout cela ne serait pas écrit et que cette situation serait basée sur sa parole et pour Alain sur sa conscience de servir au mieux et voire plus la nation. Il lui a encore dit qu’il en informerait les officiers de l’État-Major et le Capitaine HIMBERT, commandant l’escadron des services auquel il serait affecté. Il lui a dit que pour sa part il devrait respecter la confidentialité de cette situation et n’en parler à quiconque. Le colonel a appelé le Lieutenant-Colonel LANGEAIS dépendant de l’État-Major et qui était chargé de la formation tant des recrues notamment pour les stages que pour le personnel en général, le Capitaine HIMBERT et l’adjudant-chef REBONY. Il m’a demandé de rester dans son bureau et a ordonné à Alain de sortir et d’attendre dans le bureau du secrétariat.

Le Colonel POISSON a informé ses collaborateurs qui étaient au courant de ma mission et leur a donné des instructions chacun pour ce qui le concernait. Le Lieutenant-Colonel LANGEAIS a été chargé de trouver une salle de classe, de la faire aménager et de rechercher dans les dossiers des appelés les soldats qui pourraient être concernés par les cours d’alphabétisation. Le Capitaine HIMBERT a reçu pour mission d’accueillir Alain dans son escadron et l’adjudant-chef de prendre en charge Alain quelques jours pour lui inculquer quelques rudiments de l’état de soldat, tel que le salut, le garde-à-vous, etc.

Tout est donc rentré dans l’ordre. Le colonel m’a remercié, Alain aussi, encore plus. Malheureusement, il y a eu des fuites car je suis passé pour un héros parmi mes camarades du contingent. Le jour suivant la libération de prison d’Alain, le midi alors que je prenais un café au foyer après le repas en compagnie d’Alain et de divers potes, ceux-ci ont crié des "Bravo HOUDONT !" puis m’ont applaudi joints par tous les bidasses dans le foyer. J’étais gêné, confus, j’ai dû rougir et payer la tournée générale. Les appelés ont apprécié la mesure du colonel d’autant plus qu’Alain s’est montré sympathique et très efficace dans sa mission. Alain a fait tout de même un mois de "rabe" mais a été lui-même très heureux des succès scolaires de ses grands élèves qui ont obtenu leur certificat d’études. Alain qui s’est très bien tenu pendant son service a reçu à cette occasion les félicitations du colonel.

Alain affecté donc comme moi à l’escadron des services a été accueilli dans une chambrée non loin de la mienne et réservée au personnel administratif de l’escadron. Je le voyais souvent et j’allais de temps en temps lui rendre visite dans sa salle de classe le soir car il donnait en outre et gracieusement des cours de rattrapage à certains de ses élèves.

J’ai entretenu une bonne amitié avec lui pendant les quelques mois qui me séparaient de la quille et au-delà. Alain est maintenant professeur de français au Lycée Henri IV à Paris, demeure en banlieue sud à l’Hay-les-Roses et je suis le parrain de son premier enfant, une fille dénommée Adeline.


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  1. NDA : Auteur: Rivière Jean Max / Compositeur : Gérard Lenorman / Éditeur : Warner Chappell Music France.
  2. NDA : Thomas ne lui a pas non plus demandé qui était "brio"...