Le fils du diable (08)

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Le fils du diable (08)


Roman

Date de parution originale: 2011-12-08

Date de publication sur Gai-Éros: 2022-12-03

Auteur: Michel Geny-Gros
Titre: Le fils du diable
Chapitre: Arrivée à Mourmelon

Note: Ce récit a été publié sur Gai-Éros avec l'autorisation de l'auteur

Ce texte a été lu 544 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Template-Books.pngSérie : Le fils du diable


Chapitre 3 — Arrivée à Mourmelon. Deuxième déclic.


J’étais le seul parisien à avoir été muté aussi près de son domicile. Je devais cela sans doute à ma situation d’homme marié qui pour une fois m’apportait un bienfait. Thibaut avait été déplacé à Strasbourg. Il m’avait dit en me quittant et en m’embrassant comme un frère devant nos camarades :

— Je ne crois pas qu’on se reverra, mais donne-moi de tes nouvelles…

C’était réaliste, sympa, mais j’ai eu de la peine à le quitter bien que je n’en n’étais pas amoureux.

Après un périple en camion, train et jeep et chargé de tout mon barda, je suis arrivé à Mourmelon comme prévu vers 17 heures. Mon arrivée avait été signalée et prise en compte au 22ème RCC et un chauffeur était venu me chercher à la gare de Châlons. Il a franchi directement la barrière de garde et m’a conduit à l’Escadron du Commandement et des Services où j’étais attendu. J’ai été bien reçu par le MDL de semaine et le brigadier m’a conduit en m’aidant à transporter mes bagages jusqu’à une chambrée où un lit était disponible.

Un petit gars s’y ennuyait et après s’être présenté, nous avons papoté un bon moment puis pour attendre l’heure du dîner, il m’a proposé d’aller faire un tour au foyer. J’ai passé le week-end avec lui. Il m’a fait visiter la caserne de fond en comble et sans que je lui demande m’a informé de tous les potins du régiment et surtout de son escadron. Le petit mec m’a aussi donné un conseil important :

— Tu viens d’un régiment d’infanterie, ici, dans la cavalerie, il y a un usage qui veut que l’on s’adresse à un adjudant ou à un adjudant-chef en lui disant "Mon Lieutenant".

— Merci ! lui avais-je répondu. J’allais me faire ramasser…

Le lundi matin en me réveillant péniblement, j’ai vu au-dessus de moi un mec qui me regardait. J’ai fait semblant de dormir et en ouvrant légèrement les paupières, je l’ai vu en entier. Le mec était très mignon, mince, bien foutu et habillé d’un mini-slip dernière mode qui n’avait rien de militaire et laissait entrevoir une belle anatomie. Lorsqu’il a franchi la porte, sans doute pour aller aux sanitaires, j’ai encore attendu un bon moment pour me lever car on était encore loin de l’heure réglementaire du réveil. Quinze minutes après environ, je me suis décidé à quitter le plumard et j’ai préparé mes affaires pour aller prendre une douche. Je l’ai rejoint et trouvé effectivement dans le local. Il y était seul et apparemment déjà douché. Il se rasait devant un miroir. J’ai vu qu’il portait de beaux cheveux d’une couleur assez surprenante et peu courante, un blond vénitien. Néanmoins, il avait la peau mate et lorsqu’il m’a regardé avec le sourire, j’ai remarqué ses yeux vairons, l’un bleu, l’autre vert-jaune…

Nous nous sommes rapidement présentés et je me suis dépêché d’aller prendre ma douche. Des douches, on pouvait voir tous les sanitaires et notamment les lavabos. Le miroir au-dessus du beau mec me revoyait son image et j’ai pu constater qu’il me matait. J’ai compris qu’il s’agissait du fameux Thomas, fortuné et très sympa. Je ne me suis pas gêné pour l’admirer aussi. Il était magnifique, très séduisant et m’a rappelé en bien mieux mon premier mec, Gilles. Le petit breton, LEBIHAN m’avait tout dit sur Thomas, très gentiment d’ailleurs et donc je savais qu’il était homo. Mais lui à ce moment-là devait ignorer que LEBIHAN m’avait informé de tout sur l’escadron. Thomas est resté longtemps à se pomponner. J’avais bien compris qu’il m’attendait et d’ailleurs lorsque je l’ai rejoint, il m’a aimablement proposé sa compagnie pour nous rendre au petit-déjeuner.

À la CDO[1] on a eu le temps de papoter. Il m’a dit l’essentiel sur lui, moi beaucoup moins sur le moment. Je l’ai plaisanté sur le fait qu’il m’avait maté alors que j’étais nu sous la douche. Il m’a dit qu’il était homo, s’est excusé de m’avoir épié. Il était délicat, très bien élevé, de bonne famille comme m’avait indiqué LEBIHAN. Ce dernier m’avait dit qu’il était très généreux avec ses camarades, qu’il prêtait facilement de l’argent et qu’il payait des coups au foyer à ses potes. Le petit breton m’avait aussi évoqué la situation de Thomas dans le régiment.

— Il est secrétaire au PC, m’avait précisé LEBIHAN. C’est le chouchou du colon, il a de l’influence sur lui. Il lui aurait rendu un service en rapport avec un objecteur de conscience qui était aux arrêts de rigueur. Il est juriste et très doué pour l’écriture. Il connaît la sténo et sait taper à la machine à écrire plus vite et bien plus que n’importe qui au régiment. C’est un as ! Mais tu verras, il n’est pas crâneur ! Et c’est un chouette copain ! Il est homo, mais il ne fait pas la folle, sauf pour nous faire rire quand on lui demande. Il ne drague personne de façon qui pourrait gêner et ne met pas la main au cul aux mecs sous la douche !

Thomas avait au moins un fan… mais peut-être aussi des ennemis ou encore devait être jalousé.

Au rapport, le capitaine de l’escadron a donné l’ordre (plutôt demandé) à Thomas de me conduire au PC du régiment pour que je rencontre le Lieutenant-Colonel LANGEAIS qui commandait en quelque sorte la direction du personnel du régiment. J’avais ma place toute trouvée à l’atelier des Transmissions. Le Capitaine LEGUEN, officier des Transmissions, m’a semblé ravi de m’accueillir dans sa section, pardon dans son peloton puisque j’étais maintenant dans la cavalerie.

Au premier rapport du matin, j’ai remarqué que les secrétaires et divers "employés" du PC travaillaient en uniforme de sortie. Thomas était rutilant dans sa tenue, très élégant et avait donc une fière allure, une belle prestance. Joc m’avait la veille raconté qu’un jour alors que Thomas n’était pas même brigadier, il s’était rendu en sa compagnie au PC pour y reprendre son véhicule. Joc était en treillis comme la plupart des conducteurs et Thomas en tenue de sortie. Ils avaient croisé un bleu sur le chemin menant au PC et le jeune appelé avait salué Thomas comme s’il s’était agi d’un aspirant, d’un officier. L’anecdote avait fait bien rire dans le régiment.[2]

Le midi, j’ai dû prendre mon repas à la CDO avec mes camarades du peloton. J’ai aperçu au moins Thomas qui m’a fait un signe de la main et qui est venu vers moi pour connaître mon affectation.

— Aux Transmissions, même poste qu’à Baden. Mais tu n’es pas débarrassé de moi car il n’y a pas de place pour moi dans l’immédiat dans la chambrée des Transmissions.

— Je ne cherche pas à me débarrasser de toi ! Si t’as le temps après ton repas, je t’offre un café au foyer, m’a-t-il répondu.

J’ai hésité un instant car le courant était bien passé avec les mecs des Transmissions et Thomas a tout de suite compris et a dit qu’il offrait le café à tous mes camarades. Thomas semblait déjà connaître plusieurs mecs des Transmissions dont un petit mec, un brigadier, mignon et timide qui était le secrétaire du capitaine des Transmissions et chiffreur.

Thomas était très communicatif, très sympa et savait écouter les autres. Le soir-même, il m’a aidé ainsi que Joc à transformer mes uniformes d’infanterie en vêtements de cavalerie. Nous en avons profité pour parler librement. Sur le moment, je l’ai un peu provoqué en lui disant un peu crûment que je le baiserais bien en avançant ma déclaration sur la base d’une expérience. Il m’a ramassé gentiment et remis à ma place. Son attitude m’a plu. Je lui ai craché le morceau sur mon mariage forcé et ma paternité non consentie. Thomas m’a bien écouté, compris sans doute et il m’a aussi conseillé. Il m’a rappelé que le bébé était innocent et que j’allais l’aimer. Ça m’a touché, surtout venant de la part d’un homosexuel déclaré.

Toute la semaine on a papoté un peu le midi et surtout le soir. Je l’ai questionné sur sa sexualité, sur ses petits copains. Il n’a pas hésité à me parler de son copain conquis à l’armée, Toussaint et de sa libération et par conséquent de leur séparation. J’ai noté que Thomas était, malgré sa faculté de séduire tant par son physique que par son esprit, à la recherche du grand amour, amour qu’il ne voulait pas vivre dans la clandestinité. Je l’avais donc provoqué en lui déclarant en terme correct que j’envisageais de le niquer en prétextant le besoin d’une expérience… Courtois, un peu troublé, il m’a gentiment envoyé sur les roses en me répondant qu’il ne baisait ni avec les bis ni avec les hétéros. J’ai tout de même noté dans sa réponse qu’il n’y avait aucun refus vraiment formulé à mon égard et que je lui plaisais.

Le samedi, nous avons pris le train ensemble pour partir en permission. J’ai tout fait pour retenir ce bon moment ensemble. Je lui ai d’ailleurs demandé de venir me rendre visite chez moi. Je ne voulais plus le quitter, j’étais trop bien avec lui et je reprenais confiance en moi, confiance au point de redevenir un peu trop autoritaire. Nous étions convenus que Thomas me rejoindrait chez mes parents car je l’avais invité à la maison. Il m’avait plaisanté en me déclarant :

— Tu veux me présenter à ta femme ? m’avait-il questionné et pour plaisanter il avait ajouté : Tu sais, moi, les bonnes femmes…

C’est lui qui a pris les devants en m’appelant au téléphone et qui m’a demandé de venir le chercher chez lui. Je ne me suis pas fait prier… J’ai accouru plaquant mes parents et Claudine à laquelle je n’avais rien à dire. J’ai sonné à la grille de la propriété, me suis présenté à l’interphone et une employée de maison a déverrouillé la porte depuis son poste d’interphone. J’ai parcouru une belle allée et découvert la maison, style Île de France, genre petit château à la Mansart. Quand je dis, petit, la baraque était immense et très belle… À peine étais-je arrivé devant la porte à double battant qu’elle s’est ouverte et une femme vêtue comme une soubrette dans les films ou au théâtre m’a aimablement invité à entrer et m’a proposé de me débarrasser de mon blouson.

— Je vous prie de patienter un instant Monsieur, je vais prévenir Monsieur Thomas. Si vous voulez vous asseoir un instant, m’a déclaré et proposé la femme en me désignant un magnifique coin salon où trônaient des fauteuils d’un Louis… quelque chose sur lesquels je n’ai pas osé m’asseoir.

La gentille employée a pris le combiné d’un téléphone sur un beau meuble au plateau de marbre et a appelé Thomas. Thomas a déboulé le magistral escalier de pierre blonde d’une façon bien moins académique que la réception de son employée. Thomas m’a d’abord proposé de visiter la maison. Nous avons rencontré sa sœur qui nous a rejoints dans un salon. Il me l’a présentée et je l’ai trouvée belle et sympa.

— Dès que Chantal entend une voix de mâle, elle rapplique… a plaisanté Thomas quelques instants plus tard et qui a ajouté : Tu dois lui plaire… T’as qu’un mot à dire…

— Je suis marié… lui ai-je répondu en souriant.

— Divorce et épouse-la ! Je te prends comme beau-frère ! m’a rétorqué Thomas avec une certaine excitation.

Provocation pour provocation, je lui ai répondu :

— Je préfère les blondes vénitiennes…

Thomas a essayé de me pousser à une petite bagarre en essayant de me faire tomber sur un grand tapis persan. Il n’a pas réussi, mais j’en ai profité pour me coller sur lui pour l’immobiliser. Je l’ai relâché en lui donnant une petite tape sur le cul. Il a gloussé sans me regarder et on a repris la visite. Thomas m’a fait visiter l’immense maison bien décorée avec des tableaux de maîtres et des tapisseries. Il m’a montré le tennis, la piscine en partie intérieure, les remises… Nous avons terminé par sa chambre. Je ne pensais pas qu’on puisse avoir une piaule aussi grande, presque un studio ! Si son bureau et ses étagères pleines de livres étaient bien rangés, des tas de vêtements étaient éparpillés un peu partout de la salle de bains à la chambre proprement dite. Je lui en ai fait la remarque et il m’a répondu :

— C’est du sale… Marie ou Albertine s’en chargera…

— Tu pourrais mettre ça dans un panier ! Ça lui évitera de tout ramasser ! T’exagères petit bourgeois !

— C’est son boulot… Mais… bon, t’as raison ! m’a répondu Thomas en ramassant ses vêtements en tout genre et en les mettant dans un panier prévu à cet effet dans la salle de bains.

Un peu plus tard, Thomas m’a dit le visage et le ton contrariés :

— Je t’ai déçu ? et n’en me laissant pas le temps de répondre il m’a dit : Tu sais, ici, je suis le plus gentil avec le personnel. T’auras l’occasion de voir ma mère à l’œuvre, elle est odieuse avec les domestiques alors notamment que Marie nous est toute dévouée.

— Non ! lui ai-je répondu. Car t’es intelligent, donc pas borné. Mais méfie-toi, l’argent ne donne pas tous les droits…

Lorsqu’on a quitté la maison pour rejoindre Antony, Thomas sur l’indication de sa sœur a pris une enveloppe que lui destinait son père et contenant du fric pour sa semaine. Thomas a déchiré fébrilement l’enveloppe et a fait tomber son contenu, trois billets de 500 francs[3]… Il ne l’avait pas fait exprès et je l’ai vu contrarié. J’ai pris ça à la rigolade en le traitant de "pauvre petit garçon riche". Thomas n’a pas rétorqué sur le moment, mais à peine monté dans la voiture, il m’a déclaré :

— Excuse-moi pour cette scène. Je ne voulais pas exposer ces billets à ta vue. Il ne pense à rien mon père ! Tu me vois tendre ce billet au foyer pour t’offrir un café ?

— Je saurais bien faire la monnaie ! lui ai-je répondu en conduisant ma 4L pour rejoindre Antony.

— Invite-moi à dîner ce soir ! m’a dit Thomas en glissant dans la poche supérieure de mon blouson l’un des billets.

— Mais, non, t’es marié et tu ne peux pas sortir comme tu veux, surtout avec un pédé ! Ou alors invite aussi ta femme ! s’est écrié Thomas que j’ai vu pâlir et avant même que je puisse lui répondre.

Il m’a fait craquer, j’étais ému et j’ai arrêté ma bagnole le long d’un trottoir et je lui ai répliqué tendant le billet repris dans sa poche :

— Reprends ton bifton ! Je suis marié, certes, mais mon mariage, ce n’est pas un vrai, d’ailleurs je me suis marié qu’à la mairie. Je suis libre de mes actes, libre de mon esprit, libre de mon corps. Je sors quand je veux et avec qui je veux. Et puis, si je sors avec toi, c’est avec toi, Thomas, mon ami, pas avec le pédé comme tu dis. D’ailleurs arrête de t’humilier gratuitement ! Ferme les yeux ! Et ne les rouvre pas avant que je te le dise !

Il me fallait aller plus loin avec lui, lui faire comprendre que j’avais des sentiments pour lui… Il m’a regardé de ses grands yeux si purs, si expressifs et il m’a obéi en les fermant. J’ai tiré sur la ceinture de son jeans et j’ai glissé mes doigts dans son slip, mais juste ce qu’il fallait pour franchir son intimité. J’ai déposé le billet sur son ventre, bien avant son sexe. Puis, je l’ai embrassé délicatement sur la bouche sans la pénétrer de ma langue. Je l’ai embrassé doucement, le plus tendrement que je pouvais. Thomas a répondu à mon étreinte en ouvrant légèrement la bouche, gardant ses lèvres souples.

— Rouvre les yeux Thomas ! Et ne propose pas à ma pouffe de l’emmener dîner ! lui ai-je dit, presque ordonné.

Thomas toujours aussi direct m’a dit que je l’avais fait bander. Je me suis abstenu de lui dire que j’étais dans le même état. J’ai eu du mal à me "décontracter".

Arrivé chez mes parents, je l’ai entraîné directement à l’étage. Je voulais d’abord lui montrer mon chez moi et pas le petit appartement dans lequel je ne voulais pas vivre avec Claudine. Il ne m’a pas demandé de lui faire visiter. Sans parler, on s’était compris. Mes parents ont bien reçu Thomas. Sa présence mettait une barrière aux tensions entre ma mère et moi et Claudine. Papa faisait tout pour ne pas me troubler davantage. J’ai réussi à sortir le soir même avec Thomas au restaurant dans Paris. Le repas a été bien agréable et j’ai compris qu’accaparant Thomas j’allais l’empêcher de sortir et de rencontrer ses copains homos et voire plus…

Je lui ai proposé d’aller en boîte et j’ai osé lui suggérer une boîte homo. J’avais envie d’entrer avec lui dans ce genre de lieu. Je ne tenais pas à me faire draguer et je suis resté le plus sagement possible auprès de Thomas pour que les mecs nous pensent ensemble. Je n’avais pas prévu l’arrivée de ses copains. Ils se sont montrés sympathiques avec moi. Ils n’ont pas voulu admettre que j’étais hétéro. Ils m’ont charrié, dragué pour un certain Roland. Ils m’ont presque obligé à embrasser Thomas sur la bouche. Ils n’ont pas eu trop de mal à me convaincre car j’en avais très envie.

Je dois reconnaître que j’ai eu du plaisir dans cette boîte à discuter avec des mecs, à danser, à me faire draguer, mais surtout à être tout près de mon Thomas et à le dévorer des yeux. À l’embrasser sur la bouche aussi, d’ailleurs j’avais envie de lui rouler une pelle. J’ai tout de même réussi à l’embrasser assez sensuellement.


Chapitre 4 — Mon petit Nicolas. Troisième déclic.


Qui m’aurait dit que j’aurais été content de revenir de perme ? Je me trouvais devant un paradoxe ! Thomas à côté de moi et tous les soirs et parfois le midi, le bonheur !

Un autre moment de la journée ou plutôt de la soirée me comblait de joie et de plaisir, la douche… Généralement, les mecs se rendaient aux douches le soir en revenant du dîner et du passage au foyer car le règlement nous interdisait de nous rendre à la cantine en survêtement et pas plus au foyer. Pour beaucoup, nous étions sales par notre travail ce qui nécessitait la douche et des vêtements propres. Et puis le survêtement (personnel et civil) nous faisait un peu oublier notre condition de conscrit.

La douche en même temps, dès le retour en chambrée, c’était presque un rite. Thomas pas plus que moi ne semblait se poser de question. Dès le retour échelonné suivant l’heure du repas (de 18h30 à 19h30, voire un peu plus) et le passage au foyer plus ou moins long, comme beaucoup d’autres mecs, nous nous déshabillions en gardant le slip, attrapions nos serviettes de bain et trousse de toilette et nous dirigions aux douches. Je ne m’intéressais pas aux autres ou pour comparer avec mon Thomas. Je pouvais le mirer à mon aise car Thomas ne se privait pas lui aussi de me regarder. Lorsque nous nous retrouvions seuls, il me provoquait un peu en s’exhibant, en se penchant pour ramasser son savon. J’en profitais pour lui administrer une tape sur les fesses, il ripostait et je devais me retourner pour ne pas trop lui montrer mon excitation. Thomas ne se cachait pas et dissimulait son plaisir grandissant en lavant très scrupuleusement son beau sexe et ses jolies fesses. Ses mains pouvaient justifier de cette belle forme. Heureusement, un ou plusieurs camarades arrivaient dans les douches et cela me calmait. Quant à Thomas, il enroulait rapidement sa serviette autour de sa taille…

Cette nouvelle semaine a été troublée par un coup de fil de mon père que le standard m’a passé dans le bureau du capitaine des Trans compte tenu de l’urgence. Un fils, j’avais un fils ! Sur le moment, je doutais toujours sur ma paternité bien que ce gamin soit arrivé pile neuf mois après ma connerie. Le capitaine m’a pris de court en m’accordant tout de suite une permission exceptionnelle du jeudi au lundi matin. J’ai dû attendre la fin du service pour retrouver Thomas et lui annoncer la nouvelle.

Thomas m’a félicité gentiment et m’a fait remarquer d’abord que je faisais bien d’aller le voir car il était innocent et pas responsable de mes problèmes avec Claudine. Puis, un peu plus tard dans la soirée, il m’a dit alors que nous étions seuls :

— Matheux comme tu es, je suis sûr que tu as bien calculé et que tu es rassuré !

— De quoi ?

— Fais pas l’innocent, si j’ai bien compris, il y a bien neuf mois entre ta nuit avec Claudine et aujourd’hui… Il est parfaitement à terme !

— Ouais ! Enfin ! ai-je admis.

— Mais si ! Je sais ! Les enfants arrivent même huit à quinze jours avant le terme ! Alors… a insisté Thomas.

— Bon, ok ! lui ai-je rétorqué. Je vais essayer de voir les choses un peu autrement. Mais Claudine aura intérêt à ce qu’il me ressemble ! Ça ne m’empêchera pas de la quitter et de demander le divorce ! Et toujours pas question que je l’honore, comme dirait ma grand-mère !

— Là, t’as raison ! Et tu pourras refaire ta vie avec une fille que t’aimeras, m’a répondu Thomas.

— J’ai bien le temps de réfléchir. Je serai méfiant ! lui ai-je déclaré.

Là, j’ai croisé le regard de Thomas, j’ai vu ses yeux si beaux un peu trop brillants, je lui ai pris la main, il l’a serrée très fort et a tourné la tête pour regarder par la fenêtre où il n’y avait plus rien à voir car la nuit était tombée depuis des heures. J’ai été très troublé et j’ai eu peur, peur de blesser mon Thomas que j’aimais tant et peur aussi qu’il me rejette.

Le lendemain matin, j’ai pris ma voiture pour Antony. Je me suis rendu à la maison, mes parents étaient là. Ils avaient dû prendre quelques jours de congé et attendaient pour le soir même mes oncle et tante. Nous avons dû attendre l’heure des visites et en attendant, ma mère avait préparé un bon déjeuner avec tout ce que j’aime. C’était sympa sauf lorsque devant mon père, elle m’a dit :

— Christou ! Maintenant que tu es, comme ton père et moi, certain que Nicolas est de toi, tu vas bien te tenir et prendre une vie normale avec ton épouse !

— Jamais ! Jamais ! Je la hais ! lui ai-je crié en ajoutant : Pas de relation sexuelle et un divorce dès que je pourrai. Je l’ai déjà dit et je ne reviendrai pas là-dessus ! Je serai un bon père pour le bébé et lui assurerai le règlement d’une pension. Je ferai exercer mon droit de visite pour bien m’occuper de lui. Mais jamais et en aucun cas je ne vivrai en couple avec Claudine !

— Tu n’as pas honte ! Fils du diable ! Fils du diable ! a encore hurlé ma mère en ajoutant : Ah ! Au moins on a Renaud ! C’est pas lui qui nous ferait ça !

— Laisse Renaud en dehors de tout ça ! a dit sèchement mon père à ma mère.

— D’autant que je lui ai écrit pour l’informer de ma situation. Il m’a répondu et je lui ai téléphoné depuis une cabine à Mourmelon. Désolé maman, mais il me soutient…

— Ça m’étonnerait ! a braillé ma mère.

— Moi pas ! a dit mon père qui a ajouté pour son malheur : Je comprends Christophe, je crois que j’aurais la même attitude dans sa situation.

Ça a été la fête pour mon père… Il est sorti de la cuisine sans répondre à ma mère et m’a fait signe de le suivre.

— Viens ! Je t’emmène voir ton fils, m’a-t-il proposé. Tu vas voir, il est beau et en bonne santé.

Finalement ma mère a suivi sans nous décrocher un mot.

Arrivé à la clinique, j’ai d’abord regardé le berceau. Il était tout petit mon rejeton, brun avec une tête bien ronde et il braillait… comme sa grand-mère paternelle. Poli, j’ai fait à Claudine une bise sur le front sans la féliciter. Pendant deux jours, je me suis ennuyé. J’ai trouvé tous les prétextes pour ne pas séjourner trop longtemps dans la maternité.

Le samedi après-midi, n’en tenant plus j’ai appelé Thomas en lui proposant de venir le chercher pour le conduire à la clinique et lui présenter Nicolas. Thomas m’a reçu en slip dans sa chambre alors qu’il se préparait pour sortir. Je l’ai embrassé et serré dans mes bras tellement j’étais heureux de le voir. Évidemment, je l’ai fait bander et je dois dire que j’étais moi-même bien excité. Je ne sais pas s’il s’en est aperçu.

À la clinique, je lui ai mis Nicolas dans les bras. Il s’est montré un peu gauche mais ému. Mes amis, Luc et Charles étaient arrivés avant nous pour rendre visite au bébé et je les ai présentés à Thomas. Nous avons fêté l’événement en prenant une coupe de champagne au café du coin et de fil en aiguille, nous nous sommes rendus tous ensemble sur Paris pour y dîner en compagnie des copines de mes amis. Le hasard de la conversation avait permis à Thomas de dire qu’il était homo. Ça m’a rassuré, Thomas affirmait facilement et sans aucune gêne sa différence.

Lorsque au retour je l’ai déposé presque devant chez lui et pendant que Luc et sa copine m’attendaient dans la 4L je l’ai accompagné jusqu’à sa porte. Alors que je m’étais assuré que Luc et sa copine ne pouvaient plus nous voir, j’ai serré Thomas dans mes bras et je l’ai embrassé dans le cou très amoureusement.

Ce soir-là, j’ai admis que je n’étais pas hétéro, pas bi, mais bel et bien homo. Et puis surtout que j’étais amoureux, amoureux fou de mon Thomas. Je ne craignais qu’une chose, son refus d’avoir une relation avec un mec marié, si peu certes mais père.


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  1. NDA : Cantine des Hommes du Rang (hommes de troupes). À l'armée, on parlait de la cantine en appelant ce lieu CDO. Sauf erreur, cela veut dire Centre De l'Ordinaire.
  2. NDA : Encore une anecdote authentique arrivée à mon ami Édouard, le Fils du Diable à qui je dédie ce roman. Il avait fière allure mon Édouard et avait ainsi impressionné un bleu.
  3. NDA : Le SMIC mensuel devait être de l'ordre de 800 francs…