Quand l'amour meurt

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Numéro 97

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 97
Date de parution originale: Janvier 1999

Date de publication/archivage: 2012-12-18

Auteur: Gilles
Titre: Quand l'amour meurt
Rubrique: Nous deux

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Ce texte a été lu 3310 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Lorsque Jacques nous a présentés l’un à l’autre, j’ai su, mon amour, que cétait toi l’homme que j’attendais. Toi aussi, tu as pensé la même chose. Tu me l'as dit plus tard, dans un élan passionné. Des déclarations d’amour de ta part, j’en ai eu beaucoup. Ces deux années passées avec toi ont été douces et tendres. Nous nous sommes reconnus. Je t’attendais, tu m’attendais. Et mes trente-deux années passées ne voulaient soudain plus rien dire. C’était toi. Je le savais. Ce n’est pas un calcul de ma part, ni une preuve d’amour supplémentaire, mais sitôt après t’avoir rencontré, j’ai cessé totalement d'aller au sauna, ou ailleurs. Trop de baises rapides, trop d’indifférence à l’autre, trop d'histoires de cul sans histoires de coeur. Avec toi, tout allait être différent.

Pourtant, aujourd’hui encore, je m’interroge sur cette certitude du premier regard, du premier instant. Des cheveux comme les tiens – châtain clair, épais, légèrement ondules, rebelles à toutes coupes de cheveux classiques –, il y en a plein. Des yeux couleur noisette aussi. Des mecs avec ton look, pardonne-moi si je te blesse, il y en a plein aussi. Calvin Klein, du slip au parfum, etc. Des pédés avec un petit diamant à l’oreille et un petit anneau d’argent au petit doigt, on en trouve partout. Il n’y avait rien chez toi de particulièrement original. Mais ton regard posé sur moi, c’était comme la caresse d'un soleil de printemps. Chaud, pas brûlant; prometteur. Nous devions nous rencontrer. Ensuite, nous nous sommes aperçus que, depuis presque dix ans, nous fréquentions les mêmes boîtes parisiennes, les mêmes saunas, les mêmes cafés. Nous nous sommes découvert plus d'un ami commun. De cette rencontre est né un amour fort, je ne peux pas l’oublier. Je ne peux pas oublier ces petits matins où, levé discrètement avant toi, j’allais préparer des plateaux de petits déjeuners, avec croissants achetés en douce la veille, et réchauffés au four. Je ne peux pas oublier que les rideaux à peine tirés, le petit déjeuner attendait parfois sur la commode parce que l’envie de toi était si forte que je ne pouvais en différer l’attente. J’aimais, tu t’en souviens, plus que tout, enfourner dans ma bouche ton sexe érigé, tendu vers moi, et te lécher longuement, minutieusement, et te laisser jouir dans ma bouche, et avaler ton sperme jusqu’à la dernière goutte.

Enfin, ça, ces jeux-là, nous ne nous les sommes offerts qu'au bout d’un an de vie commune, lorsque notre énième contrôle nous révéla que nous étions toujours séronégatifs, l’un comme l’autre. La fidélité absolue que nous nous donnions, librement et sans contrainte, avait enfin une contrepartie des plus agréables. Celle de pouvoir jouir de ton sexe, sans préservatif et, surtout, de pouvoir jouir de ton sperme que j’adorais boire, comme un élixir d’amour absolu, total. Les petits déjeuners d’amour, nous en avons partagé beaucoup.

Je me souviens d'être arrivé parfois très en retard à mon travail, inventant je ne sais quel embouteillage fictif, riant en moi-même, te revoyant littéralement me sauter dessus, alors que j’avais déjà mis ma cravate, mon veston, mon attaché-case de VRP à la main. Pour te moquer de moi, tu me disais: “Ton uniforme me fait bander. J’ai envie de gicler sur ta cravate, j’ai envie de foutre des taches de sperme sur ton beau pantalon bien repassé!"... Évidemment, je ne résistais jamais. Je me laissais vampiriser par tes caresses, adossé à la porte d’entrée, parfois sans lâcher mon attaché-case, jouissant délicieusement dans ta bouche. Tu te souviens de la fois où nous avons baisé dans les escaliers de l'immeuble? Quelle folie! C’est vrai que nous avions un peu bu, toi et moi, et qu’en rentrant à 2 heures du matin, nous ne risquions pas de rencontrer grand-monde, vu que l'immeuble était surtout peuplé de retraités. Mais quand même! Je me souviens que tu étouffais tes gémissements qui résonnaient dans la cage d'escalier en collant ta bouche sur mon dos, alors que ton sexe m’enculait sauvagement et que je resserrais les fesses au maximum pour que ta queue se sente le plus à l’étroit possible dans mon cul. Moi aussi, j'ai bien failli gueuler à en réveiller l’immeuble, cette nuit-là. Et ce souvenir nous a poursuivis longtemps. Il suffisait que l’un de nous deux dise: “Il était bien, cet escalier..." Le souvenir passé de cette petite folie nous poussait l’un contre l’autre. Tout allait si bien entre nous! Je pouvais enfin étaler mon romantisme sans peur de me faire rabrouer ou moquer. Je pouvais enfin dessiner des cœurs sur les murs, mettre ton nom dedans. sans que tu ne hurles de rire. Toi aussi, tu avais un côté fort sentimental.

Lorsque nous avons décidé, il y a six mois, d’un commun accord, de quitter Paris, trop pollué, trop stressant, pour une ville plus petite, nous nous aimions tellement que nous avons fait fi de tous les commentaires. Nous pouvions bien être "les pédales” du village, nous n’en avions rien à foutre! Et lorsque nous allions faire nos courses à Bourges, on nous a souvent vu passer, toi et moi, presque à se toucher, presque à se donner la main, dans une attitude quasiment de couple amoureux. Notre petit nid d’amour était chaud, la maison resonnait de tes pas, de tes tendresses, de ton attention.

Et puis...

Et puis il a fallu que je trouve une boite de préservatifs dans ton tiroir, alors que je cherchais, bêtement, un bouton manquant à ta veste, pour le recoudre. Sur le moment, j’ai pensé que c’était une vieille boîte de préservatifs, achetée à Paris, aux premiers mois de notre idylle, lorsque nous les utilisions encore.

Seulement, sur la boîte, il y avait encore un code à barres, et le nom du supermarché de Bourges où tu l'avais achetée. Sur le moment, je n’ai rien dit. Je n'ai rien changé à mes habitudes. Tu ne refusais pas mes caresses, tu étais toujours aussi tendre avec moi. Mais j étais troublé par cette énigme. C'est mon trouble grandissant qui a fait que c’est toi qui le premier m’a posé la question: "Qu’est-ce qui ne va pas?" Je me sentais ridicule. J’ai fini par t’avouer cette découverte. Tu m’as pris dans tes bras. Tu m’as dit très doucement que tu avais rencontré un jeune mec, que tu avais fait l'amour avec lui, que tu t'étais, naturellement, protégé pour avoir des rapports sexuels sans risques. Pourquoi ne me l’as-tu pas dit avant? Pourquoi a-t-il fallu que je le découvre, à cause d'une boîte de préservatifs? Tu m’as assuré que c’était une histoire sans importance, une petite passade. Que vous aviez juste tiré un coup, et qu’il n’y avait rien d’autre. Que tu ne m’avais rien dit parce que ça n'en valait pas la peine, que tu ne voulais pas me blesser inutilement. Tu as eu beau me rassurer, m'affirmer que c’était la première fois, et la dernière, il y a quelque chose qui s’est cassé en moi. Je sais que nous ne nous sommes pas promis fidélité, mais nous étions fidèles l’un envers l’autre. Maintenant, nous ne le sommes plus, puisque tu as été voir ailleurs. Parfois, tu me prends dans tes bras, et je n’éprouve plus rien pour toi, même pas le désir de t’avoir près de moi. Je me reprends aussitôt, mais je sais que cela ne pourra pas durer très longtemps. Je fais sans doute mon tort, notre tort, mais je crois que notre amour est mort. Cela me désespère plus que tu ne peux l'imaginer. Et même si cette lettre sert de faire-part annonçant la mort de notre couple, sache que tu restes le seul amour de ma vie.


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