Un mauvais père

Drapeau-qc.svg GEOnline

Gecover11.jpg


Numéro 11

Texte d'archive:


Archivé de: GEOnline – Numéro 11
Date de parution originale: 2004

Date de publication/archivage: 2017-11-25

Auteur: Urbain
Titre: Un mauvais père
Rubrique:

Note: Ce texte a été publié antérieurement par les Publications hÉROS, provenant de textes dont les auteurs le avaient expressément autorisés à publier leurs textes afin d'amasser des fonds servant à payer les frais encourus par l'archive Gai-Éros. À l'origine, les visiteurs pouvaient acquérir ces textes via la plateforme de micro-paiement Allopass. À l'aube du 20è anniversaire de l'archive, ces textes vous sont désormais présentés en accès libre.

Ce texte a été lu 5230 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Je suis sorti de la morgue de l’hôpital effondré par le drame qui venait de secouer mon corps. Comme victime d’un séisme j’avais d’abord vacillé puis je m’étais écrasé sur un banc de bois posé, comme un décor de film noir, dans le couloir de ce sous-sol sinistre.


Bonjour lecteur invisible, mon ami. Je suis Jeff et au moment où je commence la rédaction de ces carnets, je commence une nouvelle vie.

J’habite chez mon père une semaine sur deux, l’autre, je suis avec maman. C’est comment déjà... un divorce réussi déjà? Ah oui, c’est quand les époux ne se disputent ni l’argenterie ni la garde du chien ou des enfants. Y avait pas de chien, y avait pas d’argenterie et les époux séparés se sont partagés l’enfant... Moi... Jeff. Hé... Hé...!


En fermant les paupières, mes pensées s’étaient brouillées et les moments de bonheur vécus avec Jeff avaient défilés dans mon cerveau. À un moment j’ai cru que je le verrais si j’ouvrais à nouveau les yeux, qu’il surgirait par la porte et que son bon sourire d’enfant gâté éclairerait son visage et qu’il me vanerait: “Allez papa c’était une blague... Je ne suis pas mort. Tu pensais pas que t’allais te débarrasser de moi pour de bon.” avec ce léger accent italien qu’il avait pris lors de l’année qu’il avait passé à Florence et qu’il s’appliquait à garder “pour te faire plaisir papa”, en souvenir de mes parents.


J’ai toujours un peu la trouille de me retrouver tout seul avec papa pendant une longue semaine. J’ai crains qu’il soit emmerdant, le soir, quand il rentre un peu pété, j’ai eu tort, en fait car s’il est rentré tôt les premiers jours, plus tard j’ai été obligé de me débrouiller tout seul car il s’est avéré que son arrivée s’est passée de plus en plus tardivement et bourrée de difficultés. Dur de trouver la serrure... dur le corridor... dur le déshabillage dans la chambre... dur le retour dans le salon afin de s’affaler sur le sofa pour siroter une inépuisable bouteille de scotch.


Quand il était petit et que nous jouions dans la campagne, combien de fois m’a-t-il surpris au détour d’un chemin ou au couvert d’un arbre: “Papa t’es mor!t” brandissant une branche morte utilisée comme un fusil. Je lui interdisais ces jeux guerrier pensant, à juste titre, qu’il n’était pas nécessaire de nourrir une agressivité assez naturelle chez les petits garçons. Puis je me prenais au jeux: “T’es mort Jeff!”... Aurais-je pu deviner combien ces mots, quelques années plus tard allaient me causer le plus grand chagrin du monde.


Maintenant il y a des soirs où papa ne rentre même pas. Il m’arrive de m’ennuyer, alors je sors traîner un peu. Je retrouve des potes du lycée, certains sont en passe de tourner délinquants. Un soir, un des plus âgés a dit: “On va allez raketter les pédés dans les bois de Vaucy paraît qu’ils se retrouvent là pour faire leurs business.” J’ai osé dire: “C’est dégueulasse, après tout y ne nous emmerdent pas les pédés!” – “T’as raison p’tite tête, y risque pas de nous chercher c’est rien qu’des gonzesses, c’est nous qu’on va les emmerder.”


Je n’ai pas pleuré quand on a soulevé le drap. Quand l’agent qui m’accompagnait m’a demandé si je reconnais mon fils dans ce cadavre défiguré. “C’est bien Jeff!” Puis comme un abruti j’ai dit: “Merci” à l’employé qui recouvrait le visage troué.

Un reste de pluie sur le bitume, le scooter glisse, le casque s’éjecte au premier choc. Elle est dure la chute du corps de l’enfant blond.

Du visage d’ange, des cheveux bouclés, du sourire d’enfant gâté, plus rien n’a subsisté. Ne restaient que des souvenirs encombrants, une nostalgie du bonheur passé, des regrets qui allaient me mortifier pour le reste de ma vie, et puis... en plein cœur, un poignard: la culpabilité, qui me torturera toujours. toujours. et finira par me tuer à petit feu.


J’ai une honte irrépressible et des remords qui ne me quittent pas depuis plus de huit jours. Avec la bande, on est allé casser du pédés comme disent les plus excités de celle-ci. On est d’abord tombé sur un couple de vieux qui étaient en train de se peloter, l’un avait le froc qui était descendu sur les chaussures, on les a bousculé et on leur a piqué leurs portefeuilles. Un peu plus loin un jeune mec, très beau, à peine plus âgé que moi. On l’a interpellé: "Tu fais quoi ici s’pèce de pute." – "Qu’est-ce ça peut vous foutre!" Face à des imbéciles comme nous, c’est forcément la mauvaise réponse. On lui a cassé la gueule à coup de poings et de talons.


Pour son dernier anniversaire on a fait une fête du tonnerre de Dieu. J’avais réussi à organiser une soirée sans qu’à aucun moment il ne se doute de ce qui l’attendait. Dans la salle louée pour la circonstance tous ses amis l’attendaient. L’ambiance a duré jusqu’au petit matin et lorsque l’aube s’est pointée ne restait qu’une poignée d’irréductibles fêtards. Quelques filles que je connaissais déjà, et des garçons dont au moins trois m’étaient inconnus.

Deux de ceux-ci avaient piqué ma curiosité pendant la soirée, j’aurais juré qu’ils étaient gays. Au cours de la nuit j’avais un peu picolé et à un moment j’étais resté assis à une table afin de récupérer et mon regard s’était porté sur eux. Leurs manières l’un envers l’autre, les petites attentions qu’ils se portaient et, enfin, le fait que où que l’un aille, l’autre le suivait d’une manière toute naturelle, comme si cela allait de soi...

J’ai proposé aux rescapés de commencer à ranger et nettoyer sommairement la salle leur promettant de sortir quelques bouteilles de champagnes pour les plus courageux. Quelques-uns se sont défilés, dont les deux garçons que j’avais remarqué. Pendant le rangement je me suis arrangé pour me retrouver seul avec Jeff et je lui ai demandé si je ne m’étais pas trompé sur ses copains.

— Ben oui. et alors. Y a rien d’extraordinaire là-dedans.

— Rien d’extraordinaire. Rien d’extraordinaire. Personnellement je trouve qu’il n’y a rien d’ordinaire!

— Tu me charries là Papa.

— Non Jeff, c’est vrai, je ne trouve pas qu’être homo soit une chose naturelle, ça cache sûrement quelque chose. je sais pas trop quoi mais dans le cerveau il doit y avoir comme une conduite bouchée ou je ne sais trop quoi?

— Papa, je rêve? En 2003 t’en es encore à penser des de telles conneries.

— Reste poli Jeff, je n’attaque personne, c’est juste une opinion, d’ailleurs partagée par beaucoup de scientifiques, certains disent que c’est une question de gènes.

— Des gènes mon cul. C’est rien que des salades tout ça.

— Bon calme-toi Jeff, après tout je suis tolérant et ce n’est pas moi qui les critiquerais directement, et puis, bon tu n’es pas concerné, t’es pas pédé que je sache.

— T’es vraiment un vieux con papa, et puis... faut lâcher la picole.

Sur ces mots Jeff est retourné vers ses amis et je lui ai pardonné aussitôt car l’énervement de la soirée lui avait certainement fait dire des paroles qu’il ne pensait pas et qu’il regretterait certainement demain.


Le voir, couché à même le sol, la gueule en sang, m’a tout de suite filé des regrets... Et cette question sans réponse: Pourquoi lui? Sa tête d’ado qui continuait à sourire malgré la douleur des coups, puis, quand que je me baissais pour le dévaliser il me chuchota: "Alors t’es heureux... p’tit hétéro!" Moment où le rouge m’est monté aux pommettes me mettant mal à l’aise, face aux copains muets mais, surtout, face à moi-même.


J’avais aussi un peu espéré qu’il oublierait cette discussion où je n’apparaissais pas à mon avantage. Sur la picole, il avait raison mais sur ce que j’avais dit, je trouve qu’il n’y a pas de quoi faire une d’histoire, je ne connaissais rien de la vie des gays, je n’en côtoyais pas, ni au travail ni parmi mes amis. Peut-être que si j’avais eu l’occasion de discuter avec l’un d’eux il m’aurait persuadé que, somme toute, cette sexualité, prise dans l’ensemble du genre humain, restait très naturelle et qu’elle existait aussi chez certains animaux et que si les hétéros pouvaient trouver que ce genre d’accouplement restait contre-productif pour la reproduction de l’espèce elle n’en demeurait pas moins assez marginale et ne constituait pas un danger pour celle-là.

Mais comme toujours, la peur de l’autre, cet inconnu, demeurait créatrice de tous les racismes et de l’homophobie. Et j’étais sensible à cette peur-là, à ma grande honte. malheureusement rétrospectivement.

Revenu en ville, le partage du maigre butin s’est déroulé au pied de mon immeuble et je fus chargé de faire disparaître les portefeuilles. Avant de les glisser dans le caniveau j’ai regardé la carte d’identité du petit jeune: Christophe de Puissaye, 25 ans, il habite à quelques minutes de chez moi. La photo ne donne pas une idée de la beauté de ce garçon. Restant toujours horriblement gêné de mon aventure du soir, j’ai décidé de garder, provisoirement, tout ce qui concernait le fragile jeune homme que nous n’avons pas hésité à torturer pour le plaisir.


Pour les obsèques j’avais rendez-vous avec sa mère. Nous avions convenu de ne plus nous déchirer à propos de tout et de rien. L’organisation de la cérémonie fut discutée, presque, dans la sérénité et au moment où j’ai dit que Jeff était devenu athée et n’aurait pas souhaité qu’elle fut religieuse, je fus étonné qu’elle accepte sans aucune discussion En se quittant elle m’a lancé: “Tu n’as pas bu depuis quelques jours hein.?” Je lui exprimais mon goût de vivre et mon goût de vivre était trop intimement lié à l’alcool pour que je tire gloire d’un sevrage momentané car je savais que l’achèvement du deuil verrait poindre non la rédemption mais la rechute, dure, implacable, cruelle, et, comme toute mes rechutes, oh! combien suicidaire.


J’entends toujours mon paternel vanner les pédés. Même à l’époque où j’étais trop petit pour comprendre, j’ai toujours su que c’était pas des gens très fréquentables. Pourtant papa est du type plutôt sympa. Il n’aime pas trop non plus les gouines. Là j’ai mis pas mal de temps à saisir vraiment ce que ça voulait dire. Dans le groupe de ses amis, au golf par exemple, il y en a toujours un pour dire: “Je vais vous en raconter une bien bonne, alors c’est un pédé et une gouine...” La phrase reste suspendue jusqu’à ce que papa me dise: “Jeff va donc boire un coca.” Et là je ne connais jamais la fin de l’histoire, sauf une fois, quand j’étais petit, où je me suis planqué et, à ma grande honte, j’ai pas compris là où j’aurais dû rire.


Me revenaient, fragmentées, les souvenirs des soirées de beuveries, les retours mal assurés et Claire m’accueillant dans l’entrée de l’appartement. Les premières années elle fut plutôt bienveillante m’aidant à me coucher, me pardonnant le lendemain après que je lui eusse donné des explications sur mon état de la veille: “Tu sais comme c’est mon amour, le dîner, j’étais obligé d’y aller s’agissant de si gros clients”, puis venaient les excuses: “Je me suis laissé entraîné. On m’a presque forcé à... je ne pouvais pas refuser le dernier verre”, puis les promesses: “C’est la dernière fois. On me m’aura plus. Je ne boirais plus autant.”


Quand j’ai enfin atteint un âge raisonnable, à l’école, je me suis renseigné un peu auprès de gamins plus dégourdis que moi sur les pédés et les gouines. Quand j’entendis les explications, données au milieu d’immenses rigolades, je me suis dit "Pourvu que je ne sois pas pédé moi aussi", car certains copains m’ont assuré qu’on devient pédé un peu par hasard, comme une maladie vous tombe dessus sans prévenir.

Entre 15 et 17 ans, je me suis souvent regardé dans un miroir en me demandant si je pouvais plaire à une fille. Je ne voyais pas que je devenais joli garçon et qu’il m’aurait suffi de sourire à une jolie copine pour m’en faire une petite amoureuse.

Je me pose encore la question mais je n’ose jamais faire la moindre déclaration car, malgré l’envie que j’ai d’avoir une amie avec laquelle je pourrais échanger des lettres enflammées, je me rends compte que cette envie n’est en fait qu’un besoin identitaire, un moyen de me fondre au groupe, une façon de m’effacer et, contradictoirement, réapparaître dans une normalité pas trop dérangeante.


Claire a été patiente au-delà de ce qui peut s’avérer imaginable. La dégradation de son comportement a commencé la nuit où elle fut obligée de venir me recueillir sur le bord de la route où les gendarmes avaient immobilisé ma voiture. Elle paraissait pourtant calme jusqu’à la maison, mais, sitôt rentré, ce fut l’explosion. Ce n’était que des reproches parfaitement justifiées mais elles eurent sur moi, et sur mon esprit embrumé, un effet excitant qui déclencha en moi un comportement animal. Je l’abandonnais sur le sol après l’avoir roué de coup.


Rien ne s’est passé et je n’ai pas de copine. Quand on me demande si j’ai une petite amie, je réponds que le travail de classe occupe trop mon temps pour que je me libère pour des rencontres amoureuses, de plus le tennis mange mes samedis et mes dimanches, et le sport et les études font des semaines particulièrement chargées.

À une période, j’ai quand même eu besoin de la présence de personnes de mon âge, j’avais envie de discuter un peu en dehors du lycée. C’est là que je me suis rapproché de copains qui forment une bande de potes assez inséparable.

C’était cette bande-là qui détrousse les pédés dans les bois de Vaucy Pourquoi ont-ils commencé ces razzias? Un jour Gaëtan m’a expliqué qu’il avait été abordé par un homo à la sortie d’une boîte qui lui avait fait des propositions dégueulasses. "Tu comprends Jeff, ces mecs-là, si on laisse faire, ils iront faire la sortie des écoles." Je n’ai pas été trop convaincu car je n’avais jamais vu de pédé faire des avances aux garçons à la sortie de l’école et, a fortiori, à celle du lycée. Gaëtan m’avoua, lui aussi, que son affirmation restait du domaine fantasmagorique, un peu comme s’il se sentait irrationnellement menacé par des extra-terrestres colériques.


De ce jour s’inscrit la date importante d’un changement de vie, je me suis retrouvé seul pendant de longs mois, le temps que le divorce soit prononcé. Claire avait retrouvé sa sérénité et ne m’en voulait plus. Elle m’a dit: “Je suis convaincu que tu es quelqu’un de bien, malheureusement tu es aussi un grand malade qui s’ignore.” Ce qui n’était qu’à moitié vrai car je connaissais bien cette maladie mais celle-ci me donnait un plaisir dont je tirais trop d’avantage pour que j’essaie de m’en guérir.


À la lumière de la lampe de chevet, j’examine le contenu du portefeuilles de Christophe de Puissaye. C’était un nom inconnu. Une carte d’identité, permis de conduire récent, carte bancaire, feuille de papier sur laquelle sont notées quelques numéros de téléphone, deux tickets de métro, quelques cartes de visite professionnelles, trois photos d’identité de jeunes hommes, une pièce de 20 francs en or, deux boucles d’oreille dépareillées.

Depuis cette soirée, les jours me paraissent sombre. J’évite la bande et le honteux sentiment qui m’habite finit par envahir mes nuits. Je revois alors la face souriant tristement du jeune homme et je me demande très vite de quelle façon je peux agir pour effacer, dans la mesure du possible, le mal que je lui ai causé.


Consulté par le juge, Jeff choisit d’habiter une semaine chez Claire et la suivante chez moi. C’était un bon garçon qui suivait des études brillantes. Je le trouvais solitaire ne lui connaissant pas d’amies et assez peu de copains. Je savais qu’il n’appréciait pas les sports d’équipe et le tennis, qu’il pratiquait régulièrement et qu’il appréciait beaucoup ne semblait pas, socialement parlant, lui apporter le bonheur.


Le nom de Christophe de Puissaye est bien inscrit sur une boîte à lettre à l’adresse de la carte d’identité. J’ai effectué une véritable enquête discrète en me faufilant dans le hall avec quelques gamins qui rentraient de l’école afin de procéder à mes vérifications. Dans les semaines qui suivirent, j’ai pris l’habitude de passer sur le trottoir de l’immeuble lorsque je rentre ou sors de chez moi. Cela rallonge la moindre course mais le passage devant la porte vitrée, protégée par digicode, est devenu indispensable. Du moment où j’aperçois l’immeuble, mon cœur se serre et une énorme boule m’écrabouille l’estomac. Je jette un bref coup d’œil vers l’ascenseur, craignant... rêvant... que le jeune Christophe va en surgir et, me reconnaissant, dira: "Allez Jeff, je te pardonne."

C’était exactement comme quand enfant j’avais commis une grosse bêtise, de celle qui cause des regrets dont on n’arrive à se débarrasser qu’au moment de son expiation. Le châtiment subit est toujours plus doux que les affres de la faute cachée qu’on craint toujours de voir resurgir.


À l’époque du divorce je fus condamné à une forte amende et à de la prison avec sursis pour avoir conduit ma voiture en état d’ébriété avancée. C’était la troisième fois que cela m’arrivait et la bienveillance des juges, malgré mes amitiés politiques, malgré ma situation sociale avait atteint une limite qu’il aurait été malséant de franchir.


"Des voyous agressent un homosexuel", c’est le titre du journal local, "commotion cérébrale, un bras de cassé...", puis l’article décrit assez fidèlement ce qui s’est passé, il m’apprend que le jeune homme est toujours hospitalisé et qu’une plainte a été déposée, suit une description desdits voyous. Là je respire un peu car aucun des portraits donnés par le journal ne correspond à mon physique, mais mon angoisse est revenue quelques jours plus tard quand j’ai appris que trois de nos camarades avaient été interpellés. Leurs finances se trouvant au plus bas, ces abrutis sont retournés au bois, afin de s’approvisionner en argent frais, et tombés dans un piège savamment posé par la police.

Dans les semaines qui suivent, mon existence se trouve entrecoupée de moments d’abattement que je combats par une rage de travail. Mes notes bondissent vers des sommets jamais atteints et mon jeu de tennis, par mon application, permet une envolée dans mon classement. Il me faut occuper corps et esprit afin que je ne pense plus à cette malheureuse affaire.

Mes camarades inculpés de brigandage ne furent emprisonnés que pendant une semaine, libérés, ils ne vivent que dans la terreur du procès en Correctionnel qui peut les faire plonger dans l’enfer de la prison. Ils sont beaux joueurs et n’ont pas dénoncé les autres membres du groupe mais, malgré cette omerta, je reste persuadé que la police continue à chercher les autres participants.

À moins qu’une fois le trio identifié, se persuadant que leur travail est accompli, les policiers ont interrompu les recherches. C’est ce que je dis secrètement...


Ah.! Le premier verre du matin. comme il est attendu après ces longues heures de soif causée le sommeil, ô combien agréable et indispensable. Il éclaircit les idées les plus embrouillées, chasse les derniers cauchemars et agit comme un médicament contre les tressaillements nerveux dus au manque de ce délicieux poison.


Papa possède un cabinet d’avocat, ça a l’air de bien aller pour lui. Je suis le témoin privilégié de la bonne marche de ses affaires car les bureaux se situent à l’étage de son appartement. Il a acheté l’ensemble et, profitant de la disposition des pièces, grâce à un réaménagement des volumes et à la création d’une entrée supplémentaire pour les bureaux, il peut naviguer de chez lui à son travail. C’est pratique également pour maintenir son taux d’alcoolisation qui doit demeurer à un certain minimum sous peine de le voir s’aigrir, s’énerver et finir par une sorte de transe où ses yeux deviennent, à mon regard, ceux d’un assassin en puissance.


“Des voyous agressent un homosexuel”, c’était le titre du journal local, “La victime, jeune médecin interne des hôpitaux, présentait une commotion cérébrale, un bras de cassé.”, j’en avais assez lu pour me donner une idée assez précise sur mon client. En effet j’avais eu le matin un téléphone de son père qui me demandait de défendre son fils victime dans cette sordide affaire. J’avais accepté sans hésitation au seul nom de ces personnes-là, je les savais fortunés et j’avais fixé d’entrée des honoraires très élevés que justifiait ma réputation d’avocat gagneur et teigneux, champion des dommages et intérêts. Si les voyous responsables devaient se retrouver devant un tribunal, gare à leur portefeuille.


Les semaines passent, cette sale histoire continue à envahir ma conscience et mes camarades se gâchent la vie de l’inquiétude du procès, la date de celui-ci est connue, il doit se dérouler à l’automne, en novembre certainement. Pour ma classe, approche la date du bac, je suis parmi les favoris des professeurs pour l’obtention de mention, mais, à la surprise générale, je suis recalé, c’était une sorte d’auto-flagellation car j’avais le désir d’échouer je pensais que l’humiliation de cet échec allait effacer la faute que j’avais commise, ce ne fut, hélas! pas le cas. Mon père, furieux, m’avertit qu’il me consigne pour le mois de juillet et que je lui servirai de secrétaire pour répondre au téléphone et recevoir les clients.


Je suis allé visiter mon nouveau client à l’hôpital. C’était un jeune homme aussi brun comme s’il était originaire du sud de l’Europe, je le trouvais d’un calme assez impressionnant, peut-être dû à l’agression. Sa tête protégée d’un bandage léger laisser apparaître, çà et là, quelques mèches de cheveux de jais qui bouclaient naturellement, son visage parsemé de minces bandes de ces petits pansements qui aident à la cicatrisation. L’œil droit restait presque fermé et sa couleur témoignait de la violence qu’il avait subite. Il répondit à mon bonjour et, après que je lui eus exposé l’objet de ma visite, il me congédia en me faisant comprendre, par des paroles presque inaudibles, qu’il désirait se reposer et qu’à sa sortie, l’une de ses premières visites serait pour moi.


Je décide de redoubler et ne me présente pas au rattrapage. Fin juin, je m’installe avec la secrétaire pour prendre connaissance des consignes. Jessyca est une très jolie fille d’une trentaine d’année, employée depuis un an environ, je la soupçonne, à ses débuts, de chercher à me draguer, puis j’ai senti que le vent avait tourné. Et il n’y avait pas longtemps, je l’ai surpris faisant du charme à mon père, ce dont il semblait indifférent. La semaine terminée, elle a pris congé de moi en m’embrassant: "Et, voilà, ce n’est pas plus difficile que cela." Je sais comment répondre à un interlocuteur, comment le recevoir, trier le courrier et répartir les pièces dans les dossiers, comment avertir papa si j’ai un problème.

La première semaine a vite passé et j’attaque la seconde, ravi de la façon dont je me sors d’affaire, pas d’impair, aucun rendez-vous oublié, aucun correspondant n’a attendu plus de deux sonneries au téléphone et je me suis présenté sous mes meilleurs jours aux visiteurs. Mon père a particulièrement veillé à ma tenue. Bien que ce soit l’été, il tient aux chemise-cravate qui selon lui, quand elle sont de bonne factures, classent son homme. Il a fait son inspection à l’ouverture du bureau et un matin il m’a dit: "Comme ça, t’es un beau p’tit mec Jeff."


Dans les couloirs du CHU, je dictais quelques phrases relatant ces moments de premiers contacts, agrémentées de renseignements médicaux que je n’eus pas trop de mal à soutirer à la surveillante du service. C’était pour alimenter le dossier du client 305.HN, ma secrétaire saisirait ces quelques infos qui constituerait les premiers feuillets de l’établissement de ma ligne de défense.


Je me souviens très précisément du mardi 9 juillet. Il est 11h30 du matin quand retentit la sonnette de l'entrée. La porte s’ouvre, comme demandé, sur la plaque: "Sonnez et entrez", il franchit la porte puis les quelques mètres qui le sépare de mon bureau, se présente: Christophe de Puissaye... Je suis abasourdi et incapable de prononcer le moindre mot, blanc, mortifié.

— Cela n’a pas l’air d’aller fort?

C’est donc si visible.

— Attends un moment je reviens.

Il rebrousse chemin et disparaît sur le palier... Cinq minutes il est de retour avec une bouteille de Coca bien fraîche:

— Bois ça, c’est bon pour presque tous les malaises, même les chagrins d’amour, parole de médecin!

Et il éclate de rire. C’était un bon rire naturel, pas forcé pour un sou, où transparaissait une joie de vivre et une simplicité teintée de gentillesse communicative. Après que j’aie bu, effectivement je me mis à sourire et articuler un:

— Excusez-moi, Monsieur, je suis à votre service, que désirez-vous?

— Eh bien, voilà, j’aurai besoin d’un rendez-vous avec Maître Collodi, il s’occupe d’une affaire me concernant.

J’ai consulté l’agenda sur le PC:

— Mon père plaide ce matin et je sais qu’il est occupé tout l’après-midi, je ne pourrai vous donner un rendez-vous que demain matin à 10h, cela vous conviendrait?

— Ah...! Tu es donc le fils de famille... Je me demandais où je pouvais bien t’avoir déjà rencontré... Tu ne ressembles pourtant pas à ton père.

C’était vrai... et il doit lui sembler que le tutoiement est de mise avec moi, après tout il m’a trouvé presque k.-o. il y a à peine quelques minutes:

— Merci bien pour ce que vous avez fait, je n’avais pas mangé ce matin et avec cette chaleur on est vite desséché.

— Ho là, Mais mon p’tit mignon faut manger si tu veux devenir grand et fort... Bon je déconne mais c’est super-sérieux, un bon petit-déjeuner est indispensable, surtout quand on est jeune, allez, je me plante dans la salle d’attente jusqu’à midi et je t’emmène devant un bon plat de pâtes, il y a un fameux resto italien pas loin d’ici... Tu connais?

— Ben... tu sais moi... à part les MacDo...!

— Allez, c’est d’accord, je t’attends...

Il se dirige vers la salle d’attente et, avant de franchir son entrée, se retourne et me cloue sur mon siège:

— Tout compte fait je suis presque sûr de t’avoir déjà rencontré... mais où?Là j’ai un trou noir, faut dire que je sors de l’hosto. Tu sais peut-être si tu connais mon dossier.


Au cabinet, je donnais les directives du travail à ma secrétaire, celle-ci, Elsa dans l’intimité, était devenue ma maîtresse depuis quelques mois. Nous ne nous rencontrions qu’au bureau et nos ébats se déroulaient alors à mon appartement aux creux de mon agenda. Je ne cherchais pas à étendre nos rencontres à l’extérieur car je me connaissais et, mes soirées n’étaient pas des champs d’action propices à la pratique de l’amour. Pour ceux qui désirent des détails, j’avoue: “l’alcool n’aide pas à bander”.


Pendant que se sont écoulées les quelques minutes qu’a duré ce premier contact avec Christophe, j’ai ressenti, confusément d’abord, mais d’une manière qui s’est précisé au long de notre discussion, que je m’étais volontairement jeté dans la gueule du loup. Qu’à un moment ou à un autre j’allais être démasqué, dénoncé à la police, et devenir la honte de ma famille au moment où je passerai au tribunal avec mes d’amis comme un vulgaire quatuor de voyous.


Le temps passait sans que rien ne vienne rompre une vie teintée fortement de monotonie. Mes affaires se réglaient au mieux des intérêts de mes clients, des miens aussi bien naturellement. Juste avant les vacances Jeff m’annonça son échec au bac. J’étais furieux et je le réquisitionnais pour tenir le bureau pendant les vacances de Jessyca.


Attablé devant mes tagliatelles je le regarde engouffrer sa pizza avec un appétit étonnant pour une personne aussi svelte. Je participe à la discussion aidé de phrases creuses: “Ah bon...?" – “C’est pas vrai...?" – “ Non...?" Et autres du même genre, qui dénotent de ma part, infatigable bavard en période normale, une gêne quasi physique ressentie en sa présence. Et il meuble mes silences par des propos jamais banals, il me raconte, d’une façon toujours drôle, ses études, ses vacances d’hiver à Val-d’Isère, son séjour récent à l’hôpital... Et c’est quand il me détaille ses jours de souffrances que, mû par une espèce de volonté de me faire mal à moi aussi, de participer, peut-être, à ses souffrances passées, je me surprends à le questionner:

— Et pourquoi donc étais-tu à l’hôpital?

— Tu tiens vraiment à entendre ça?

— Seulement si cela ne te dérange pas.

— C’est toi que je ne veux pas déranger! Alors voilà!

Et il me raconte:

J’apprends alors son cheminement vers l’acceptation de son orientation homo jamais refusée, la première rencontre, quand il a 15 ans, troublante, difficile à envisager, mais tellement indispensable. Elle s’impose non pas en validation de ses choix mais pour, justement, pouvoir vivre sereinement de ceux-ci. Je prends connaissance aussi des difficultés, depuis ses 20 ans, à rencontrer celui qui se cherche, lui aussi, l’ami fidèle, celui qu’on aime à retrouver, celui qui sait ce que l’autre désire, celui qui permettra à ce que l’acte sexuel ne paraisse plus aussi vain sitôt qu’il se termine puisqu’on sait que le partenaire n’est pas le fruit d’une rencontre furtive mais celui qu’on aime d’amour et que même après qu’on se sera rhabillé, cet amour continuera à pénétrer les gestes de notre vie, la rendant merveilleuse et jamais plus ressentie comme une incessante fumisterie.


Au cours des semaines écoulées, j’eus l’occasion de rencontrer Christophe de Puissaye. Son père m’avait invité à déjeuner et son fils s’était joint à nous. Il eut l’occasion de raconter, par le détail, le déroulement de cette soirée. Entre le père et le fils, l’homosexualité de ce dernier ne semblait causer aucun problème. Je lui ai quand même demandé pourquoi un jeune homme, somme toute assez beau et ne manquant pas de moyen, pouvait en être réduit à participer à des dragues aussi minables. L’expression de son regard changea et devînt d’une étrange dureté: “Maître, ne cherchez pas des explications qui, de toutes façons, même si je vous les fournissais, passeraient largement au-dessus de votre tête.” Cela confirmait mes certitudes que les pédés, de quelque manière qu’on les aborde, demeuraient des êtres très singuliers, dans le cerveau desquels des trucs ne tournaient pas rond. Des cinglés quoi...! Je dus m’écraser et garder mes commentaires pour moi, ce pédé était quand même mon client.


L’histoire de Christophe me trouble car il ne semble n’avoir aucune retenue pour me la raconter. Dans mon esprit, les homos, j’en connais quand même quelques-uns, vis-à-vis d’un hétéro restent toujours d’une profonde discrétion, un peu comme si leurs envies, leurs chagrins ou le déroulement de leurs amours, doit rester un secret pour les autres. Cela m’amène à me poser une question, pourquoi mon interlocuteur paraît-il si à l’aise avec moi?

— Pourquoi tu me dis tout ça ?

— Tu m’as demandé.

— Oui pour l’hosto seulement.

— L’hosto comme tu dis découle directement de mon style de vie, je ne pouvais pas te dire simplement que je m’étais fait casser la gueule par quelques voyous de ton âge, tu m’aurais demandé "pourquoi ils t’ont fait ça" et ça m’aurait amené, de toute manière, à te dire que j’étais pédé... Et voilà. Bon et puis un fils avocat c’est comme un curé, il doit respecter le secret professionnel

— Je ne mérite pas autant de considération, je ne suis qu’un lycéen qui vient de louper son bac.

— Un “très beau” lycéen tu veux dire...

— C’est pas un avis partagé, j’me trouve trop maigre... et pourquoi tu dis ça, c’est pour se foute de ma gueule...

— Il est con celui-là... Non banane... c’est pour te draguer.

— Vraiment?

— Ou oui...! Ou non...! Tu choisis.

— Heureusement que je suis assis, c’est la première fois qu’on me dit que je suis beau. Qu’un mec me drague aussi c’est la première fois.

— C’est agréable?

— Assez, jusqu’à présent personne ne s’intéressait à moi. Mais tu sais je ne suis pas très sûr de pouvoir répondre à cette demande, je ne tire pas dans cette catégorie.

— Tu ne me connais pas encore assez, attends que je te dévoile tous mes charmes.

Il éclate alors de rire.

— Te dévoile pas trop, je veux pas te retrouver à poil, ici, devant les gens.

Puis, après avoir laissé passer un long moment de silence.

— Moi il faut que je retourne bosser.

Il me l'accompagne jusqu’au bureau et monta les étages avec moi. Devant la porte il me serra la main en demandant:

— On peut envisager de se revoir?

— On peut.

— Merci, j’avais besoin de ce oui tu sais, je me sens si seul en ce moment.

Et, se penchant sur moi il m’empoigna et m’embrasse sur les deux joues. À mon léger recul il ajoute:

— T’affoles... C’est rien qu’amical, même les hétéros font ça.

— Ben moi j’en connais pas des comme ça.

N’écoutant pas ma réponse, il s’est déjà lancé dans l’escalier.


Pendant que j’étais étudiant, j’avais un excellent copain. On se connaissait depuis le lycée et lui aussi était en droit. C’était de fait mon meilleur ami et il lui arrivait souvent de venir passer le week-end à la maison. L’hiver surtout nous ne nous quittions pas. C’était un champion de ski manqué qui adorait la neige. Mes deux jeunes sœurs le chérissaient et il ne manquait jamais en journées aux Arcs ou à Val, de s’occuper d’elles deux comme un parfait moniteur. Je pensais, nous pensions avec les parents, qu’un de ces prochains mois, Lucie, l’aînée des filles, allait lui tomber dans les bras et former un couple nous paraissant idéal.


Le vendredi de cette semaine m’apporte une nouvelle surprise de la part de Christophe, vers quatorze heures le fax crache une feuille, il s’agit d’une page entièrement écrite à la main, agrémentée d’un dessin représentant l’intérieur d’une salle de cinéma projetant un film de Charlot. Les premiers mots, écrits et encadrés comme des plans des textes insérés entre les scènes à l’époque du muet, sont: T’as dit "on peut", voici le moment que je choisis, j’ai l’envie de te revoir. Réponds oui je t’en prie... On projette des films de Charlot au Ciné-Club.

Un numéro de portable suit la signature de mon correspondant. J’hésite un instant avant d’appeler. Du fond de mon âme une sorte d’encouragement me pousse à accepter cet appel de Christophe, sa gentillesse m’a plu et m’attire moi le solitaire avide d’affection, d’autre part je sais que lui répondre c’est comme si je me précipite dans un abîme car viendra tôt ou tard le moment où je lui devrai lui avouer la vérité sur son agression et qu’il risque de me rejeter.

Indécis mais résigné et acceptant d’avance les risques je compose le numéro et laisse ma réponse sur le répondeur, c’est un oui à peine réfléchi qui s’impose complètement à mon esprit.


Marc-Antoine fut le déclencheur d’une déception qui n’eut d’égal que la rancœur que nous lui avons réservé après que nous apprîmes qu’il n’avait jamais envisagé de former le couple idéal avec Lucie. Avec Lucie ou avec une autre d’ailleurs.


Christophe m’a rappelé dans le quart d’heure pour organiser le rendez-vous, d’une haute précision pour le lieu et pour l’heure: "À vingt heures dans un petit bistrot juste en face du Ciné-Club". En suivant ces directives, une minute avant l’heure prévue je franchis la porte du bar. Christophe me hèle du fond de la salle comme s’il guettait mon arrivée. J’ai droit à la bise sur chacune des joues, que je rends, après tout, c’est tellement fraternel de sa part que je ne peux que m’en trouver satisfait.

Les films, que je n’ai jamais regardés de ma courte vie, nous firent rire comme des gamins, Christophe m’a communiqué sa bonne humeur permanente. La séance terminée il m’annonce: “On va se manger un p’tite frite?”, ce qui fut fait. Une bouteille de vin, dont il me fait boire quelques gorgées me grise immédiatement et me donne une confiance et un bagou digne d’un bonimenteur de foire. Nous rions de nos blagues respectives, même de celles qui, d’ordinaire, ne dérident personne.

Nous rentrons, toujours en babillant, et Christophe se glisse dans le hall de l’immeuble en demandant: “N’allume pas, j’ai une surprise.” – “Ah, oui... C’est qu...oi...!” Et il me bâillonne de sa bouche en m’embrassant... Un baiser qui dure... dure... dure... si longtemps que j’en ai le goût toute la nuit et que son souvenir, si excitant, hante les rêves des quelques heures où je parviens à m’endormir.

Ce matin, mon premier travail est de changer les draps du lit.


Nous habitions, mon ami et moi, dans un appartement que papa nous prêtait pendant nos études. C’était un vieil appartement, immense, nous disposions chacun d’une chambre et d’une salle de bains, c’était pratique pour recevoir nos conquêtes. Je ne m’en privais pas. Marc-Antoine, lui, était toujours discret et, les soirs où je l’entendais ramener quelqu’un à sa chambre, cela se déroulait toujours d’une manière furtive et, au petit matin, il apparaissait toujours seul de son antre. Je le charriais mais je l’appréciais trop pour qu’il puisse à un moment ou à un autre se sentir mal à l’aise. De plus c’était un garçon réservé quand la discussion abordait le sexe. Dans mon idée cette espèce de timidité s’évaporait vite sitôt qu’il passait à l’action car les visites qu’il recevait me semblait, somme toute, plus nombreuse que les miennes.


Je suis ce qu’on pourrait appeler un puceau intégral, physiquement je n’ai jamais connu d’orgasme partagé et intellectuellement j’ignore complètement ce qu’est un sentiment amoureux. Après ce baiser de Christophe mon cerveau me montra à quoi pouvait ressembler un coup de foudre. Il débarque, inattendu, mais ô combien exalté, encombrant mon esprit, meublant l’ensemble de mes réflexions et, plus dérangeant, devient l’objet d’une idée fixe: répéter ce baiser, accompagné d’une arrière-pensée gênante parce que nouvelle, faire l’amour avec mon nouvel ami, si bien que, vers les 8h, lorsque mon portable sonne, je me précipite dessus et mon premier mot est presque crié: “Christophe?”


Or, un matin alors que je rentrais après une nuit passé chez une copine, dans l’antichambre,je croisais un garçon de la fac. Je le connaissais comme homo notoire. Furieux, je me précipitais dans la chambre de Marc-Antoine et lui demandais des explications... Que je n’écoutais pas bien naturellement tant ma surprise avait été immense et je le quittais en le rudoyant et en le traitant de pédé vicieux, traître à son copain et à sa famille.


Naît-on homo? Est-il inscrit, comme dit papa, dans le génome de chacun de nous ce qu’il adviendra de sa sexualité au moment merveilleux de son épanouissement, ou bien cette sexualité, suivant son petit bonhomme de chemin, s’enrichira de ses expériences, profitant des occasions offertes à chacun mais que chacun saisira ou non, aboutira, peut-être, dans les bras de son Christophe à soi.

Quand je le retrouve dans son studio nous restons un très long moment debout, face à face, nous observant. Nous plongeons dans les yeux de l’ami et nous y voyons l’exact reflet de nos pensées les plus intimes. Ces pensées sont cachées au commun des mortels mais visible seulement par l’autre, celui qui, à ce moment précis, possède le code permettant d’entrer en communion avec son tout proche amant.

Combien est rapide cette descente dans le désir le plus physique qui soit, combien elle est animale, mais combien elle se trouve rehaussée par le très simple mais très intellectuel sentiment d’amour.

Le regard de Christophe me convainc précisément qu’il me désire et que son vœu le plus intime est que je prenne possession de son corps...


Marc-Antoine quitta sa chambre et ne fréquenta plus la famille. Son absence causa un vide immense, on s’était habitué à sa présence, à son charme et à son sens de l’humour. Ma mère regretta le petit Marc toujours prêt à lui donner la main pour la vaisselle, sans chaperon mes sœurs délaissèrent le ski et mon père pleura le troisième du tarot et m’avoua un soir sa peine de constater qu’un garçon qu’il considérait un peu comme un fils puisse mal tourner, comme ça, pour le simple plaisir de la chair... “Nous avons hébergé un sodomite, quelle abomination!” Je ne lui demandais pas ce genre d’imprécations, même à cette époque mon sens moral n’était quand même pas aussi rétrograde que le sien.


<i>Comment un p’tit gamin de mon âge, à la sexualité proche de celle d’un bébé, fut-il averti du désir de son partenaire? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais mais, résultat d’une alchimie subtile entre deux êtres qui s’attirent, je suis soudain investi d’une force et d’une volonté subite et mystérieuse, mes bras entourent Christophe, l’embrassant, le déshabillent, me déshabillent, nous finissons enlacés, sur son matelas, nus, membres dressés, cherchant le moindre geste, la moindre sensation, qui nous conduit vers un bonheur désirant, naïvement, qu’il demeure éternel.

Nos bouches embrassent nos corps, picorant la peau, léchant la sueur odorante et excitante, ma langue s’approche du sexe gorgé, dur, mais tendrement attirant. Elle caresse, le bas ventre parsemé de poils duveteux. Puis chaque queues trouve sa juste récompense à l’intérieur de deux joues humides et d’une langue enjouée.

Qu’il est beau le corps d’un homme...! Et Christophe était cet homme qui m’abandonne son corps, il offre ce qu’il possède de plus précieux, sa peau tendue, son sexe prêt au plaisir, sa bouche qui enserre ma queue, la tète, la recrache puis l’aspire dans son entier, me créant des sensations nouvelles à chaque instant... Alors, en offrande il releve ses jambes, dévoilant l’orée feuillue du sentier aux merveilles. Cul offert, il demande: “Prends-moi Jeff, pénètre-moi, entre dans mon corps et vole-moi ta jouissance, ne pense qu’à toi, sois égoïste, tu dois me posséder... Et quand la jouissance t’envahira ce sera alors mon tour, à ton plaisir succédera le mien.”

C’est ainsi que se déroule notre première étreinte, juste comme je jouis dans le cul de mon ami, son sexe explose, collant son ventre au mien.


C’est à cette période que je me suis vraiment mis à boire. C’était des soûleries légères, mais j’étais sur la bonne voie. L’absence de Marc-Antoine me rendait trop malheureux, c’était un peu comme s’il était mort et que son deuil ne se fut jamais terminé. Y songeant, pendant les soirs de solitude, je me posais la question pour savoir à quoi était dû mon chagrin. Au fait que Marc était homo? Non, mais j’aurais pu fermer ma gueule et l’accepter comme il était. Après tout c’était un ami de longue date et à un ami on peut tout pardonner, même un mensonge gênant.

Et puis, un soir la vérité m’a assommé, me remémorant les visiteurs que recevait mon ami, je fus obligé d’admettre que j’étais jaloux de lui, jaloux de ses conquêtes, jaloux de ces garçons qui avaient franchi le seuil de sa chambre et avec qui il avait froissé ses draps.

Je me sentais hétéro à cent pour cent mais l’honnêteté me forçait à prendre en compte cette révélation déconcertante, j’aimais Marc-Antoine et cet amour-là, bien qu’à mes yeux purement fraternel et dépourvu du moindre élan sexuel, me déconcerta à un point que j’ai encore aujourd’hui une énorme peine à imaginer.


Je reste K.-O. un assez long moment bien après que nous ayons eu notre plaisir. Je suis abasourdi, dans les bras protecteur de Christophe qui tel un chat, me lèche, me couvre de bisous, tout en me gardant à plat sur son ventre.

— Merci Christophe, tu m’as offert un méga-cadeau, mais il y a un problème maintenant.

— C’est quoi le problème, tu ne m’aimes plus maintenant que tu as eu mon corps espèce de sale petit profiteur.

— Justement, c’est ton corps le problème, comment je vais faire pour ne plus penser qu’à lui.

— Tu ne penses qu’à mon corps... et ma gentillesse et mon intelligence, tu ne les aimes pas...

— Te fatigues pas à me provoquer, tu veux quoi? Que je te dise tout bêtement que je t’aime?

— C’est un peu ça... J’aimerais que tu dises...

— ... Que je t’aime...


Ce fut long mais je réussi à enfouir l’image de Marc-Antoine et à effacer de mon esprit les sentiments gênants que je lui portais. Je devins alors quelqu’un d’une normalité apaisante. De cette époque date aussi ce léger, mais réel, mépris envers les homosexuels, les rejeter de mon esprit me permet une sérénité apparente et m’évite tout questionnement personnel sur des sentiments amoureux que j’aurais pu avoir... dans une autre vie... un jour du passé. envers mon meilleur ami.


Que celui qui n’a jamais dit “Je t’aime” s’arrête de me lire. Ces deux mots, courts, banals, souvent galvaudés, ceux qui les ont déjà prononcés, se rappellent-ils combien ils ont été plus qu’un cri d’amour. Un aveu d’impuissance face à celui à qui on les déclare. Aveu que nous sommes à sa merci et que sa simple absence nous causeras un chagrin immense, aveu que désormais nous lui appartenons, qu’il est aussi à nous, et aussi, annonce d’une lointaine tragédie, car, un jour, peut-être, cessera-t-il, cesserons-nous d’aimer.

Je dis “Je t’aime” et Christophe tressaille à ces mots et répond “Moi aussi je t’aime.”

Après cet échange, moi, toujours sur le ventre de mon ami, je sens que le désir de Christophe recommence à flamboyer. Entre mes cuisses, juste dessous mes couilles, son sexe se déploie et butte contre mes fesses, ce qui me met en joie, j’éclate de rire en disant:

— Dis-moi, j’me trompe ou t’aurais comme une envie de m’enculer?

— C’est plus qu’une envie, c’est un besoin. Tu veux bien...?

— Bah, Autant continuer mes découvertes, je te préviens je suis totalement neuf de ce côté-là, ce sont des terres vierges à découvrir. exclusivement réservées à un explorateur comme toi.

— OK, je serai tendre avec ma machette.

— Sois doux.

— Accroupis-toi sur moi et fraye ton chemin toi-même.

Ce que je fais, consciencieusement, je cible la tête du sexe avec mon trou et je débute le travail d’assouplissement comme un athlète qui s’échauffe, Christophe me fournit un tube de gel qui, comme son nom l’indique, cause toujours une légère fraîcheur au contour de l’orifice. J’arrive facilement à me faire pénétrer du gland mais l’enfoncement me cause quelques douleurs, alors je me force à être courageux comme un homme et je m’asseois complètement, mes fesses se posent sur les hanches de Christophe, je suis obligé de pousser un léger cri de souffrance mais bien vite remplacé par un feulement bestial tant j’arrive à un plaisir insoupçonné... Insoupçonné et fantastiquement formidable.

Alors, l’espace d’un instant, je comprends toutes les raisons qui ont fait qu’un certain soir, Christophe, Christophe le gentil, Christophe le pur, Christophe le beau, s’en est allé dans les bois de Vaucy à la recherche des diaboliques sensations qu’il me fait ressentir à ce moment précis.

Je découvre mais je suis le maître de cet apprentissage, c’est moi qui fait aller et venir la queue de Christophe dans mon intérieur, c’est moi qui pousse et bute contre son pubis tentant de gagner encore quelques longueurs pour me déchirer. C’est encore moi qui crache mon sperme, en fontaine, sur le torse et le cou de l’ami, moi encore qui, sachant venir sa jouissance, enserre le sexe, l’étrangle, tente de freiner le flot impétueux qui s’en va mouiller mes entrailles.

Ce fut une rude soirée, unique car initiatrice dans ce jeu qui m’était étranger, mais elle me forge une certitude, c’est ma voie, c’est ma sexualité, mon avenir sentimental sera réservé aux hommes.


Ce soir j’ai eu la surprise de ma vie, Christophe de la Puissaye vautré dans un fauteuil avec Jeff rigolard affalé sur lui. Un choc...!

— Je ne vous gêne pas ?

— Non papa, d’ailleurs Christophe allait partir.

Mon client se leva, après que Jeff se fut soulevé du fauteuil.

— Au revoir Maître et à bientôt pour notre affaire.

Et il sortit de la pièce précipitamment en jetant :

— Salut Jeff, on se voit ce soir comme prévu.

Jeff me donna l’impression d’être quand même un peu embarrassé, moi, ma colère commençait à s’installer à mesure que j’évaluais la situation.

— Vous foutiez quoi... là... Tous les deux...?

— Rien, on déconnait, on chahutait simplement.

— Tu le connais bien ce mec? Tu sais qu’il est homo?

— Écoute papa, je refuse de parler de ça avec toi, t’as trop l’esprit étroit pour permettre une discussion sereine.

Jeff se précipita dans sa chambre et j’entendis qu’il s’enfermait. Je m’affalais sur le fauteuil encore tout chaud des deux garçons, bien que j’aurais dû travailler, à remâcher ma rancœur en m’alcoolisant, je finis par m’assoupir.

Vers les 21h, la clé qui tourna dans la serrure de la porte de Jeff me réveilla brusquement, j’étais encore étourdi. Dehors un gros orage venait d’éclater et de lourdes gouttes d’eau mitraillaient les carreaux. Jeff sortis et avança pour traverser le salon, il eut l’air surpris de me trouver encore là.

— T’es pas parti ?

— Non, je t’attendais Jeff car je veux que tu me dises la vérité, t’es son amant à ce dégénéré?

— Je t’interdis de dire ça de Christophe, c’est un mec bien.

— Tu sais qu’il se fait enculer dans les bois comme une lopette.

— Salaud t’as pas le droit d’insulter les gens comme ça.

— Oui... Jeff... C’est un enculé de pédé... Voilà ce que que ce type que tu fréquentes et à ce que j’ai vu, il est pas loin le moment où il te demandera de le baiser.

— T’es vraiment une ordure papa... Et même si je l’encule qu’est-ce que ça peut bien te foute ?

— Tu vois, tu l’admets, tu l’encules cette pédale...! Toi aussi t’es pédé...?

— Fumier... Fumier... Eh bien je vais te dire... Oui, je l’encule... Mais marre-toi bien car tu sais pas encore tout... En plus... Lui aussi il m’a enculé... Et je peux te dire que c’est drôlement bon... Tu devais essayer, ça te remettrait les idées en place.

Ces derniers mots m’ont mis en fureur, je me suis précipité sur mon fils et je lui ai cassé la gueule, deux baffes d’abord, puis je l’ai précipité par terre et je lui ai bourré les côtes de coups de pieds. J’étais devenu hystérique.

Puis la colère a cessé soudainement car je me suis souvenu de Claire que j’avais, au même endroit, battu il y avait quelques années. Jeff s’est relevé et m’a dit :

— T’as été trop loin papa, je ne veux plus te revoir, tu pues... Tu me dégoûtes...

Je ne savais plus quoi dire et dire quelque chose n’aurait rien arrangé. J’avais honte mais lui demander de m’excuser, maintenant n’aurait ressemblé à rien. J’avais été odieux et méchant, une fois de plus, je devrai payer...

Il a pris son casque et est sorti de la pièce sans dire un mot. J’étais prêt à lui crier: “Mets ton ciré, fait attention ça doit glisser, il pleut”, comme un bon père dirait à son fils lorsqu’il sort pendant une grosse averse, mais j’étais devenu un mauvais père, et un mauvais père ne se soucie du bien-être de son fils.

Même s’il continue de l’aimer.


Mon père m’a battu. Violemment. Devient-il fou? Il faut que je le quitte. Surtout maintenant que je vis une aventure avec un mec. Il m’a battu comme nous avions battu Christophe dans les bois de Vaucy, sans raison apparente. Et comme Christophe je ne me suis pas défendu. Peux pas m’empêcher de me sentir coupable... Quelque chose me dit que je l’ai bien cherché. J’ai mal dans les côtes et un œil me pique... Il pleut tellement que je suis obligé d’attendre une accalmie, alors j’en profite pour remplir mon carnet. Je suis impatient de revoir Christophe. Ce soir je vais lui avouer que j’étais avec la bande le soir fameux où... J’aime Christophe et il m’a dit qui lui aussi m’aimait. Il va me pardonner... Sûr... On pardonne toujours à ceux qu’on aime... Papa, je l’aime plus... Pas prêt de lui pardonner... Enfin pas pour l’instant... On verra bien... Bon, y flotte presque plus. Je démarre le scooter... Dans cinq minutes je serai dans ses bras.


Je suis rentré du funérarium accompagné de Claire. Nous avons monté à l’appartement en prenant l’escalier mal éclairé. Elle était à côté de moi et me tournant vers son visage je ne pouvais m’empêcher de me sentir troublé de sa ressemblance avec Jeff, même forme du nez et du front, même bouche, même cheveux bouclés. Les larmes envahirent mes yeux. C’étaient les premières de la journée. Claire jeta son sac sur le sofa, se dirigea vers la cuisine et entreprit de faire un café, je l’entendais qui tirait les tiroirs, retrouvant chaque objet à sa juste place ainsi que je m’appliquais à les ranger depuis son départ. Quand elle revînt, elle posa le plateau pour s’asseoir près de moi. On discuta de tout et de rien, de ces thèmes anodins:

— Tu fais quoi cet automne?

— Les affaires marchent bien?

— Toujours des problèmes avec ta mère?

Et puis, venant de moi, la question qui me tourmente:

— Pourquoi on n’essayerait pas de revivre ensemble? qui m’attira une réponse émouvante:

— C’est une question déloyale, là maintenant, j’ai envie de dire oui. Mais si je consentais à revenir même toi tu finirais par deviner que tu as profité de mon désarroi. Tu penserais avec raison que j’ai accepté par pitié, pour toi... et pour moi aussi d’ailleurs... Si cela devait finir par arriver, mon retour devrait être convenu et accepté dans une période sentimentalement calme et, en tout cas, quand la mort de Jeff commencera à ne plus nous faire souffrir. Et il y a toi et ton alcool maudit. Puis, Claire finit par partir, sur le palier elle m’embrassa en me disant :

— Pourquoi faut-il que seul le chagrin révèle les êtres dans ce qu’ils ont de plus humain. Prends bien soin de toi et reste sobre, on est peut-être de nouveau sur la bonne voie tous les deux.

Et encore :

— Je t’aime toujours Marcello... Tu sais?

Cet aveu me troubla... Alors me souvenant du bonheur qui s’était enfui mais qui allait peut-être resurgir, j’acquis la certitude qu’on peut toujours essayer de reconstruire sa vie à partir de ruines qu’on a soi-même causées.

Ce soir-là, j’aurai dû faire disparaître le carnet de Jeff et ne pas le lire... et puis aussi jeter toutes ces bouteilles.

Deux heures plus tard, vacillant, j’étais dans la rue me traînant vers mes bars préférés.



Épilogue


Claire avait une réelle envie de retrouver Marcello mais celui-ci préféra continuer son voyage accompagné de son très cher alcool, alors Claire abandonna la partie et laissa Marcello à son destin. Le souvenir de Jeff restait trop vivace dans l’esprit de Marcello et les soirs de profondes déprimes il parvenait à visualiser son fils disparu et à entretenir avec lui d’imaginaires conversations qui duraient jusqu’à l’aube. Au réveil, le chagrin lui semblait encore plus insupportable que la veille, alors le recours à son vieil ami tourna à son désavantage et il lui arriva de passer plusieurs jours et plusieurs nuits complètement ravagé par sa drogue. Dans ces périodes là, une semblant de sourire ne se départissait jamais de son visage, et si vous aviez pu être témoin de la scène vous l’auriez entendu soliloquer...

La voix de l’ivrogne contrefaisait un parlé adolescent qui répétait: “Oui papa je me suis fait enculer et c’est très bon... T’es vraiment un vieux con papa.... faut lâcher la picole... Tu pues papa...”, après un court silence, suivait la voix du père: “T’es qu’un connard Jeff...! et t’es aussi un sale pédé...! Mon fiiiiiiiiils... se fait. enculer...! Un pédéééééééééé!”, la fin les invectives s’éteignaient dans des sanglots non contenus et se terminaient toujours par “Reviens Jeff... Pourquoi t’es parti... Je te demande pardon... Je suis si malheureux.”

Au procès des tortionnaires de Christophe, ceux-ci, comme Jeff avait disparu, avouèrent le nom de ce complice. Les questions précises du président donnèrent à Christophe la certitude de la participation de son ami à cette soirée dans les bois. Lors de la pause qui suivit cette révélation il donna l’ordre à son nouvel avocat de retirer sa plainte et de le désister de ses demandes de réparation. À sa demande d’explication il répondit seulement: “Il faut pardonner.”

Urbain - Décembre 2002-Avril 2003