Vacances avec mes voisins (10)


Vacances avec mes voisins (10)
Texte paru le 2019-03-30 par Jules1291   Drapeau-ch.svg
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Template-Books.pngSérie : Vacances avec mes voisins


Je parle bien l’allemand depuis que je suis avec Helmut et mon interlocutrice fait l’effort de ne pas utiliser le dialecte zurichois. Je comprends rapidement : un homme, gravement malade, désire me voir. Je ne suis pas de sa famille, mais, compte tenu des circonstances, on me laissera le rencontrer. Je sais que c’est Bastien avant même qu’on me dise son nom. Je dis que je serai dans quelques heures sur place.

J’explique à Helmut, il me demande s’il doit m’accompagner, je réponds que je préfère y aller seul et que je le tiendrai au courant, nous venons d’acquérir nos premiers natels C (NDA Téléphones portables en Suisse). Mon ami me conduit en voiture à la gare de Lausanne et je monte dans un train pour Zurich. Le voyage me paraît interminable. J’achète un sandwich au jambon insipide et un coca au minibar.

Arrivé à Zurich, je prends le taxi pour aller à l’hôpital, je n’ai pas le temps de chercher quel tram le dessert. À l’accueil, on ne veut pas me dire dans quelle chambre se trouve Bastien car je ne fais pas partie de sa famille, j’insiste, leur dit téléphoner. Je suis finalement autorisé à monter, l’hôtesse s’excuse.

Bastien se trouve dans une chambre des soins continus, seul dans un box fermé par un rideau. L’infirmière me demande de passer une blouse, des gants et de porter un masque. Bastien dort. Je suis choqué : il paraît 20 ans de plus, il est maigre, son visage est marqué, émacié. Il a plusieurs perfusions. Je suis obligé de m’asseoir pour ne pas me sentir mal.

Bastien se réveille au bout de quelques minutes.

— C’est toi, Gabriel ? me demande-t-il.

— Oui, c’est moi.

— Enlève ton masque que je voie ton visage, je ne suis pas un pestiféré.

Je lui obéis, enlève aussi les gants et lui fait la bise, lui touche le bras.

— Ça va ? lui demandé-je, regrettant aussitôt cette question stupide.

— Ça va, et toi ?

— Bien, merci. Tu as quoi ?

— Le sida, évidemment. La maladie des pédés. Que pourrais-je avoir d’autre ?

— Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus vite ?

— Pour ne pas t’importuner avec ma maladie. Je ne voulais pas que tu me prennes en pitié et que tu te sentes obligé d’avoir de la compassion pour moi. Assieds-toi.

Bastien me demande des nouvelles d’Helmut, il est content que nous soyons toujours ensemble.

— J’ai bien fait de te confier à lui. Vous avez fait des tests avant de baiser sans capotes ?

— Oui, bien sûr, Helmut est hypocondriaque, nous avons aussi fait des examens complets. Il se méfiait peut-être de toi, même si je lui ai dit que nous avions utilisé des préservatifs. Tu le savais déjà pendant nos vacances ?

— Non, je ne le savais pas. Peut-être un pressentiment, c’est tout.

— Quand l’as-tu appris ?

— Six mois plus tard. Quand j’ai appris que l’homme qui m’a refilé ses virus s’était suicidé. Il n’a pas eu le courage d’assumer ses actes, j’ai compris et je suis allé voir un médecin. Tu te rappelles ce que tu m’avais dit ?

— Que je serai toujours à ton écoute ?

— C’est ça.

L’infirmière vient contrôler les perfusions et le moniteur. Elle a l’air contrariée que j’aie enlevé le masque, mais elle ne dit rien. Bastien continue :

— Je vais te raconter ce qui s’est passé, tu seras la seule personne à le savoir, j’ai dit aux médecins que j’avais eu des plans culs et que je ne connaissais pas mes partenaires. Ce n’est pas vrai, je n’ai aimé que toi et je n’ai jamais plus couché avec personne depuis nos vacances.

Des larmes me montent aux yeux, je dis :

— Tu n’as jamais aimé que moi ? Je regrette de ne pas l’avoir compris.

— Allons, pas de regrets, on ne refait pas sa vie. Tu es heureux avec Helmut, c’est l’essentiel.

— C’était ton professeur de guitare ?

— Non, c’était mon ostéopathe, c’est égal, comme je te l’ai dit, il est mort, nous réglerons nos comptes en enfer.

— Pourquoi t’es-tu laissé faire ? Pourquoi n’as-tu rien dit à tes parents ? Tu devais être mineur ?

— J’étais au début de la puberté lorsque ça a commencé, en effet. Je n’ai rien dit parce que j’aimais ce que nous faisions ensemble, voilà, je l’ai dit. Il ne m’a jamais contraint, je n’ai jamais considéré ça comme des viols. Et ça a été très progressif, d’abord des photos de mon dos, soi-disant pour mon dossier médical, puis des photos de plus en plus intimes, tu devines la suite.

Je reste silencieux.

— Pourquoi avais-tu envie de m’en parler ? demandé-je.

— Tu veux devenir avocat, ce sera un premier cas que tu aurais pu plaider s’il n’était pas mort. Qui aurais-tu voulu défendre ? Le plaignant ou l’accusé ?

— Question difficile.

— Je ne te demande pas d’y répondre.

— Et quand a-t-il arrêté ?

— Lorsque je suis tombé amoureux de toi, quelques mois avant les vacances. Je ne suis plus jamais retourné chez lui, disant que je n’avais plus mal au dos.

Je pleure à nouveau. Je réalise que Bastien était déjà séropositif lors de notre séjour à la montagne.

— Tu es trop sensible pour être avocat, dit Bastien en riant.

— Excuse-moi, mais le client d’un avocat ne déclare pas à son client qu’il l’aime.

— C’est exact et ça n’a plus aucune importance, je vais mourir et je serai vite oublié.

— Garde espoir, la recherche progresse, ils vont bientôt trouver des traitements.

— Tu m’as mal compris, je ne vais pas mourir dans six mois ou une année, je vais mourir dans quelques heures.

C’est un nouveau choc, je recommence à pleurer. Je sèche mes larmes avant de demander à Bastien :

— Il n’y a plus d’espoir ?

— Non, avec mon accord ils ont arrêté les remèdes. Mes perfusions ne contiennent plus que de l’eau salée et de la morphine. Et, une fois que tu seras parti, on ajoutera un sédatif.

— Je ne partirai pas, je resterai à ton chevet. Pourquoi es-tu seul ? Pourquoi tes parents ne sont-ils pas venus ?

— Ils sont en vacances à l’autre bout du monde, ils avaient réservé depuis longtemps, et mon état s’est aggravé rapidement. David et sa femme Vreni sont avec eux, elle est enceinte depuis peu, ce sera le dernier voyage qu’ils pourront faire avant la naissance.

— Leur premier enfant ?

— Oui.

— Tu as pu les informer ?

— Non, ils font une randonnée et ne dorment pas dans des hôtels.

— Pas d’amis ?

— Mes rares amis ont cessé de me voir lorsqu’ils ont su.

Je reste pensif. Bastien ajoute :

— J’aimerais encore te demander trois choses.

— Je t’écoute.

— La première, mes dernières volontés : je ne veux pas de cérémonie religieuse et je désire être incinéré. Vous pourrez manger une fondue en souvenir de moi. Et ne laisse pas tomber ton morceau de pain.

Je souris, Bastien n’a pas perdu son sens de l’humour.

— Le deuxième souhait : écris mon histoire, ou du moins ce que tu en connais, raconte la semaine au ski, sans rien cacher. Tu pourras peut-être la publier un jour.

— Je te le promets, je le ferai. Et ton troisième vœu ?

— Caresse-moi une dernière fois la bite. Ne sois pas surpris, j’ai une sonde.

Je suis gêné, j’ai peur que l’infirmière me surprenne. Je me déplace de l’autre côté du lit, de manière à pouvoir la caresser de la main droite, tout en surveillant le rideau. Je passe mon bras sous la couette, relève la blouse et prend le pénis dans ma main. Je le sens grossir légèrement.

Au bout de cinq minutes, Bastien me dit d’arrêter et sonne. Une infirmière arrive.

— Vous pouvez me mettre le sédatif, fait-il.

— Vous êtes sûr ? Voudriez-vous la visite d’un aumônier pour l’extrême-onction ?

— Pas nécessaire, je le reverrai en enfer.

L’infirmière me demande de sortir, je vais me laver les mains. Lorsque je reviens, Bastien a l’air calme, il me dit :

— Voilà, je doute fort que nous nous reverrons un jour. Je m’en vais en pensant à toi. Adieu.

— Adieu.

Bastien ferme les yeux, je pose ma main sur la sienne. Il s’endort au bout de quelques minutes. Je sors et demande à l’infirmière combien de temps cela va durer, elle me répond quelques heures et me conseille d’aller manger quelque chose à la cafétéria avant la fermeture. Je descends. J’achète un bouquet de roses rouges à la boutique du fleuriste. Je n’ai pas faim, je prends quand même un sandwich et une barre chocolatée. Je bois un café.

J’appelle Helmut avec mon portable. Je lui explique. Il me dit qu’il va me rejoindre à Zurich, il ne désire pas que je sois seul. J’essaie de le dissuader, il reste inflexible. Il me dit cependant qu’il ne viendra pas à l’hôpital, il m’attendra au Baur au Lac, il a déjà réservé la chambre, il m’explique où se trouve l’hôtel. Je le remercie, je pleure. Il me console.

Je remonte dans la chambre, Bastien dort toujours. Il ne se réveillera plus. Je demande un vase pour mettre les roses.

Un sifflement me réveille, je mets quelques instants à réaliser où je suis, je regarde le moniteur. Le cœur de Bastien a cessé de battre. Je prends une rose et la pose sur sa poitrine. L’infirmière entre. Elle me présente ses condoléances, puis me dit qu’elle sera obligée d’enlever la fleur pour les « formalités ». Je lui demande de la remettre ensuite.

Je sors de l’hôpital, il fait froid, je tremble. Je marche en direction du lac que j’atteins au moment où le soleil se lève. Il n’y a aucun nuage, la journée sera belle.