Amour à distance

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Numéro 10

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 10
Date de parution originale: Mars 1987

Date de publication/archivage: 2017-08-13

Auteur: Frédérick
Titre: Amour à distance
Rubrique: Tendresse

Note: Le magazine Lettres Gay ayant disparu, nous archivons sur Gai-Éros des textes y ayant été publiés au fil des ans, à titre d'archive, notre but premier étant que la littérature homo-érotique se préserve au fil du temps. Si vous êtes l'auteur de ce texte ou si vous détenez des droits légaux sur ce texte, veuillez communiquer avec nous sans délais.

Ce texte a été lu 3072 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Voici ma deuxième aventure gay qui a commencé en mai 85. La première s’était assez mal terminée, et j’ai été très bouleversé de m’être fait larguer injustement. Avant tout, je tiens à prévenir les lecteurs de lettres bandantes et fantastiques qu’il n'y aura rien d’excitant dans celle-ci. C’est juste une histoire de sentiments authentiques, (y compris les noms et dates).

En mai 85 donc, je réponds à une annonce gay : « J.H. vingt-deux ans, recherche J.H. vingt ans maximum pour emploi vendeur et plus si affinités ». Je venais d’avoir dix-huit ans, et mes relations avec mes parents étaient exécrables, bien qu’ils ne fussent pas au courant de mon homosexualité. Je reçus la première lettre de Jean-Marc quelques jours après lui avoir écrit. Sa réponse étant loin d’être négative, je lui ai réécrit aussitôt pour lui parler plus de moi. Lui était infirmier, mais en avait assez du milieu médical, et voulait ouvrir un magasin de fringues à Lyon. Nos lettres ont commencé à s’échanger à une bonne cadence, et moi, étant du signe des Poissons, je suis quelqu'un qui s’emballe assez facilement. Finalement, au fur et à mesure de nos courriers, je tombai follement amoureux de lui, sans même le connaître ! Et lui aussi d’ailleurs. J’ai reçu au bout d’un mois et demi de correspondance, des pages entières de « je t’aime », et une gourmette en or à laquelle il tenait comme à la prunelle de ses yeux bleus. Tout allait donc pour le mieux, car à ce moment-là, il me téléphonait pendant des heures, malgré les quatre cent cinquante kilomètres qui nous séparaient. J’en étais même arrivé à ne plus du tout sortir de chez moi, guettant un de ses appels jour et nuit.

Il était sur le point de venir me voir, quand il m’a appris qu’il était malade : il s’est évanoui pendant son boulot, et s’est fait faire un bilan de santé. Le résultat était grave : septicémie. À partir de là, j’ai commencé à avoir de moins en moins de nouvelles, car il était très occupé par les tests, etc... Quant à moi, j’étais, bien entendu, très inquiet. Je décidai alors de me rendre à Roanne pour le retrouver coûte que coûte. Le vingt-et-un juin, j’ai reçu une lettre de lui, très courte, mais qui en disait long sur la gravité de sa maladie, ce qui renforça ma décision, car j’espérais pouvoir être un soutien moral non négligeable. Mes affaires étaient prêtes, et je suis parti aussitôt en stop : huit heures pour parcourir les quatre cent cinquante kilomètres qui séparaient Niort de Roanne, et qui me séparaient de Jean-Marc.

En arrivant, j’ai appelé ses parents qui m’ont dit qu’ils n’avaient pas de nouvelles de lui depuis plusieurs jours. Trois heures plus tard, je m'y rendais (encore quinze kilomètres en stop !) afin de pouvoir laisser un message écrit à Jean-Marc. Puis, de retour à Roanne, j’ai téléphoné à mon ex-mec qui habitait là, lui aussi, pour savoir s’il pouvait m’héberger ou m’aider. Il me donna l’adresse d’un hôtel et me demanda d’aller me renseigner sur les tarifs. J’y suis allé, et quand je l’ai rappelé, il m’a dit qu’il n’avait pas envie de sortir, et bref, qu’il fallait que je me débrouille seul. Le problème était que je n’avais que soixante-dix francs en poche pour manger et dormir, et que je ne comptais pas être venu pour rien. Je suis quand même allé à l’hôtel, et j’ai expliqué ma situation à la patronne qui m’a fait payer la moitié du prix de la chambre dans laquelle je suis monté aussitôt, après l’avoir remercié de tout mon cœur.

Je suis retourné le lendemain chez les parents de Jean-Marc qui restaient sans nouvelles de lui. Je leur ai laissé les coordonnées de l’hôtel, en leur demandant de les donner à Jean-Marc s’il se manifestait. Ensuite, je suis rentré à mon hôtel. J’ai discuté alors avec la patronne, d’une gentillesse et d’une compréhension inégalable. Elle m’a proposé de me laisser la chambre pour quelques jours sans que je la paye. Jamais je n’avais vu une personne aussi gentille. Je suis donc resté à l’hôtel pendant un jour et demi, cloîtré dans la chambre, penché par la fenêtre, regardant les voitures passer, en espérant voir la R20TS de Jean-Marc. Je n’avais rien dans le ventre depuis deux jours, mais je n’avais pas faim tellement j’étais désemparé. Le dimanche vingt-trois, dans l’après-midi, le téléphone a sonné souvent. Mon cœur battait à rompre ; j’attendais que la patronne me dise : « Frédérick, téléphone ! » Mais ce n’était jamais pour moi.

J’étais sur le point de craquer, quand vers dix-huit heures : « Frédérick, téléphone pour vous ! » Je n’y croyais plus, mais c’était lui, c'était Jean-Marc. Il me dit qu'il avait téléphoné chez mes parents, et comme ma mère lui avait dit que j’étais parti à Roanne, il lui a répondu que c’était lui que j'étais parti voir, et en bref, lui a tout expliqué. Ensuite, il avait appelé chez ses parents, car il se doutait que je me serais manifesté chez eux, et enfin, je l’avais, du moins au téléphone. Ensuite, il m’a dit qu’il sortait avec l’infirmière qui le soignait et qu’il voulait se marier avec elle pour avoir un enfant avant de mourir, puisqu'il n’en avait plus que pour deux ans maximum, sa maladie étant pratiquement incurable à ce stade avancé. Là, j'ai craqué complètement. Je ne comprenais pas pourquoi tout s’arrêtait comme ça, du jour au lendemain, sans que je n’aie rien fait de mal.

Au début, il m’a proposé d'aller le voir à Lyon le lendemain, puis, finalement, est revenu sur sa décision, préférant qu'on ne se rencontre pas car il avait beaucoup maigri et ne voulait pas me donner une fausse image de lui. Il valait mieux que je garde l'image des deux photos que j’ai encore de lui. Puis on s’est quitté et j'ai pleuré pendant des heures. La vie n'avait plus de sens pour moi.

Le lendemain, je suis rentré chez moi. Toute ma famille étant au courant, je me suis fait harceler de questions pendant trois heures. Je les ai finalement envoyé paître. Je n’avais surtout pas besoin de ça à ce moment-là ! J'ai continué à écrire à Jean-Marc, à m’accrocher désespérément. Il me répondait de temps en temps. Ce que je sais, c’est qu'il ne s’est pas marié, car la fameuse infirmière était bisexuelle, mais surtout, elle ne pouvait pas avoir d'enfants. Il a donc continué avec des mecs.

À chaque fois qu'il m’écrivait, ce n'était pas le même ! Puis, en novembre 85, il m'a envoyé chier en me disant que j’étais con et que je ne pouvais pas comprendre. Depuis, plus de nouvelles. Au début, j’ai beaucoup souffert, puis je me suis fait une raison. Je ne saurai probablement jamais pourquoi je me suis accroché à ce point à lui, qui n’a finalement jamais été qu’un fantôme dont je ne connaissais que la voix hyper-sensuelle et l’écriture. Peut-être est-ce ma faute si je l’ai complètement perdu car je sais que je suis hyper odieux quand je ne veux pas lâcher quelqu’un, et aussi le fait que je veux toujours tout comprendre.

Voilà cette histoire qui m’a marqué à vie. D’ailleurs, à propos de vie, je ne sais même pas si Jean-Marc l'a encore ! Il m'a promis au moins une chose : c’est que je serai de toute façon prévenu de sa mort. Mais je ne la lui souhaite pas du tout, au contraire. Quoi de plus horrible que de se savoir malade à vingt-deux ans, et de mourir, compte à rebours en main à vingt-quatre ans. Je crois aux miracles et j'espère qu’il vivra encore longtemps.

Jean-Marc, si tu lis cette lettre, tu sais comme moi qu’elle est authentique ! J’espère que tu m'as pardonné depuis un an que je n’ai plus de nouvelles, d’avoir été pot-de-colle (désolé, c’est dans ma nature !). J’aimerais que tu me recontactes par l’intermédiaire de la revue, ou bien directement, si tu as encore mon adresse à Toulouse. Aujourd'hui je vis heureux depuis neuf mois avec un mec très bien, mais je pense quand même souvent à toi, et ça me fait encore un peu mal quelque part. Puis-je au moins avoir l'espoir de te voir enfin un jour ? Tu es seul à le savoir. Alors tiens-moi au courant. Grosses bises à toi.

Frédérick, 20 ans.