La fortune des Mauvoisin (10)


La fortune des Mauvoisin (10)
Texte paru le 2007-12-14 par Urbain   Drapeau-fr.svg
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Troisième époque

Michel n’attendit pas Martin trop longtemps. Celui-ci se présenta à la ferme quelques jours avant Noël. Il avait laissé ses bagages à l’hôtel, aux Forests. Il avait cheminé jusqu’au Grand-Champ sous la bise d’est qui balayait la plaine en charriant quelques flocons. Il portait sous le bras un paquet enveloppé de grossière toile huilée, protégeant des intempéries des papiers enroulés.

— Maître Mauvoisin! Que de chemin pour te retrouver...

— Martin! Si je m’attendais à ta venue maintenant! Tu ne travailles donc pas?

— C’est une longue histoire que je m’en vais te conter... si tu me laisses entrer!

— Je perds tout sens de l’hospitalité... La soupe est prête avec un gros morceau de lard, on va s’en mettre une ventrée bien chaude. Y en a bien besoin.

C’était le début de la soirée. Comme la nuit tombait, Michel alluma la lampe à pétrole suspendue au-dessus de la table. Dans la cheminée, la marmite de soupe fumante, accrochée haut sur la crémaillère, embaumait d’une odeur de légumes et de porc cuit. Martin s’approcha du foyer et frotta ses mains comme pour s’essuyer:

— J’ai bien besoin de chaleur, mes doigts sont tout gourds.

— Je ne détesterais pas ce froid sur mon corps...

Martin se rapprocha de Michel, se colla à lui. Il entoura de ses mains le buste de son compagnon, et soulevant la chemise, il commença à lui caresser le dos. Puis leurs bouches s’unirent dans une débauche de baisers. Les deux hommes se frottaient l’un à l’autre, et à travers les pantalons, chacun d’eux sentait le sexe de l’autre, raide, redressé, proéminent... Les têtes se séparèrent et Michel dit:

— Mon premier ami avait de la moustache. Je la lui ai fait couper. J’aimerais bien que toi aussi ton visage soit imberbe.

— La barbe protège des escarbilles, mais si ça te plaît, je veux bien me raser... Je ne te promets pas que je resterai les joues glabres éternellement, mais je le ferai...

Il descendit en s’accroupissant, ouvrit la braguette du pantalon de Michel, faisant surgir son sexe délivré de sa gangue. La bouche l’engloutit. Il s’appliqua à le sucer, l’avalant jusqu’au fond du gosier, pour l’expulser dégoulinant de salive. Quand il perçut les prémices de la jouissance, il saisit sa propre queue de la main droite. En quelques secousses, il parvint aux limites de l’éjaculation mais se retint dans l’attente du plaisir de Mauvoisin... L’explosion de celui-ci amena son propre accomplissement. Son sperme gicla, éclaboussant le parquet de chêne, pendant que sa gorge se noyait dans la semence de son partenaire amoureux.

— De mon point de vue, ça vaut une bonne soupe...

— C’est pas le même usage: l’un remplit le corps, l’autre le vide...

Ils se baisèrent encore les lèvres, puis Michel alla sortir le pain et les assiettes. Les ayant remplies à la marmite, il invita Martin à s’asseoir.

— Alors, c’est quoi, cette histoire que tu dois me raconter?

— Je suis venu te faire une offre.

Il déplia ses papiers. C’était des plans. Il expliqua qu’il exerçait des responsabilités dans cette usine métallurgique depuis quelques années. Au fil du temps, il était devenu spécialiste en machines à vapeur. Il en construisait pour l’industrie, ainsi que pour des usages plus artisanaux: scieries, moulins, batteuses. Son idée était de bâtir aux Forests une minoterie dédiée au blé, céréale prédominante dans cette région. La force dégagée par la vapeur pouvait tout aussi bien actionner le soufflet d’une forge qu’une baratte à lait ou une scie à bûches, pour peu que l’arbre métallique, les roues et les courroies fussent adaptés à chaque usage particulier. Il disposait des capitaux pour l’achat d’une machine et pour son installation. Si Mauvoisin mettait à sa disposition une grange assez vaste, ils pourraient s’associer dans cette affaire qui promettait d’être profitable.

— Si je saisis bien, je n’aurai pas de capital à fournir?

— Tu loges les machines et tu fais moudre ton blé, tu vends ta farine, et il te reste du son pour les animaux. Je m’occuperai de trouver un meunier payé à la tâche. Pour l’usage d’autres machines, sitôt que j’aurai monté ma forge, je compte bien mécaniser tout ce qu’on pourra.

— Rien que moi, j’ai assez de grain pour occuper une meule presque à l’année! On mettrait Dumas dans le coup pour remplir les mois.

— Qui est ce Dumas...?

— Un voisin... Je te dis ça entre hommes de notre frairie, mais ce gars me fait tourner la tête, tu peux pas imaginer plus beau, ni plus blond... des cheveux comme ceux d’une fille... Tout jeunot en plus. Une gueule... ouais... qui donne envie de le toucher rien qu’à le r’garder... J’te parle en connaisseur. Mon nez dans sa culotte quand y veut, le gaillard!

— Bah... N’hésite pas, propose-lui un moment d’amusement, tu risques quoi... Un peu de honte sur le moment...

— J’oserais jamais. Mais faut que je te dise que lui il sait bien mes préférences pour la gaudriole. J’avais embauché Louis, un satané enfoutré de Tours. Il m’a appris qu’il connaissait un jeune d’ici, Gildas. Paraît que ces deux-là, à l’école, i’ s’donnaient bien des fricassées... Pis le Gildas, i’ travaille pour le Dumas en question... Bref, quand il est venu ici, j’ai eu comme l’impression qu’il voyait à travers moi et qu’il devinait que j’étais comme qui dirait un parfait bougre...

— J’espère qu’un jour tu pourras lui tirer sa branlée...

— Tiens, pendant qu’on en parle, de Louis, tu penses quoi de c’t’affaire.

Et Michel raconta la mort d’Erwan, ses soupçons et ses doutes sur la culpabilité du Tourangeau. Michel fit craquer ses doigts et répondit:

— Si c’est lui, faut le saigner comme un goret...

— Vraiment? T’es sérieux? On pourrait s’arranger pour que les gendarmes l’arrêtent...

— Ta... ta... ta... I’parlera de toi, te mettra en cause... Ta réputation sera grillée par ici... La justice, c’est qu’il paye œil pour œil... Si c’est sûr que c’est lui, naturellement...

— Faudrait le questionner.

— Je crois que je vois bien le gars... Je me le suis payé en son temps... Je me demande si je l’ai pas croisé par chez moi, y a quelques semaines. Même que je me suis demandé si c’était bien lui. L’avait la gueule toute tordue.

— C’est à la suite de la danse que je lui ai filée!

— On va s’en occuper de ce bandit. Je ne lui souhaite pas d’avoir quelque chose à voir dans ton affaire.

— Tu peux dormir ici?

— Non, je préfère retourner à l’hôtel, mais ça n’empêche pas qu’on peut s’échauffer un moment... Ça te dirait de m’agacer le trou de balle?

— Je suis acquis à toutes tes idées vicelardes.

Ils se jetèrent dans la chambre, abandonnant précipitamment leurs vêtements dans le désordre, sous l’empire d’un irrépressible besoin de sexe.

Michel, tassé sous l’édredon, s’endormit satisfait. Martin, avec sa joie de vivre et sa permanente envie de baiser, le contentait au plus haut point. Il savait bien qu’il ne trouverait pas avec lui l’amour, mais un parfait ami, un compagnon de ribaude sain et décontracté qui aimait, comme lui, l’homme en son entier, du devant au derrière, donnant l’assaut ou le subissant. Il allait aussi devenir un associé qui lui permettrait d’engranger des bénéfices, ce qui n’était pas rien non plus. L’avenir se présentait bien, sauf pour Louis. Il sentait bien que le forgeron ne plaisantait pas en parlant de le saigner. Si ce jour devait arriver, il souhaitait ne pas assister à cette exécution... Et puis, Louis n’était peut-être pas le meurtrier qu’ils pensaient... Enfin, après deux trois beignes il dirait forcément la vérité...


On passa le Nouvel An sous la neige. Les premières bourrasques glacées apparurent le trente-et-un décembre, et les champs se recouvrirent de neige dans la journée. Le matin suivant, une trentaine de centimètres s’étalaient sur le sol. Les volailles tentèrent bien une sortie au jour, mais furent vite découragées par la consistance duveteuse de la couverture neigeuse: leurs pattes s’enfonçaient jusqu’au jabot, et le moindre coup d’aile faisaient s’envoler la poudreuse. Les poules regagnèrent le couvert de leur poulailler, l’œil encore plus sottement étonné qu’à l’habitude...

Passée l’Épiphanie, Jean-Marie et Gildas rentrèrent aux Petits-Fonts, par les chemins que le dégel avait détrempés. Les affaires du maître étant faites, Gildas n’aurait plus d’occasion de retourner en Normandie. Il y avait appris la mort de son père dont la succession avait été réglée comme s’il n’avait jamais existé. Il s’amusait à imaginer la tête des héritiers s’il se prenait à faire maintenant irruption dans leur vie! Mais ceci n’entrait pas, pour l’heure, dans ses projets.

Les élections eurent lieu en mars. La liste républicaine et laïque obtint la majorité. Du fait du panachage, Jean-Marie fut élu de justesse, ce à quoi on s’attendait. Le nouveau Conseil municipal élit Mauvoisin maire, et Dumas premier-adjoint. La commune, qui s’étendait sur un peu plus de mille hectares, serait dirigée désormais par les deux plus riches propriétaires fonciers.

Le printemps débarqua comme un chemineau crasseux et mouillé: les giboulées tinrent le calendrier jusqu’à la mi-avril. Puis les enfants reprirent le chemin des prairies, menant les vaches après la traite du matin et les rapatriant avant celle du soir. Tout ce qui était vivant attendait avec impatience le retour d’une véritable belle journée, avec un soleil matinal faisant fumer le tas de fumier de ses premiers rayons. Les galopins vivaient leur dernière année de parfaite insouciance car l’école les guettait à la rentrée scolaire, le premier octobre. C’en serait alors terminé de la liberté de chaque jour. Certains s’en réjouissaient, heureux d’échapper aux travaux de la ferme. Les plus conscients tenaient pour acquis que les devoirs scolaires allaient s’ajouter à leurs tâches. Mais pour tous, c’était le sujet omniprésent de leurs conversations.

Gildas s’était rendu à Blois au début d’avril. Il était prévu qu’il y reste jusqu’à la fin de juin car l’administration exigeait qu’il reçût une solide formation pour conforter son autorité face à la préfecture, maîtresse du choix final, bien que les maîtres d’école ne fussent pas encore payés par le ministère. Mauvoisin avait été appelé par le sous-préfet qui croyait voir un obstacle à la nomination de Gildas. Selon lui, la jeunesse du candidat pouvait créer des problèmes avec les gamines qui, malgré leur jeune âge, passaient pour délurées dans les campagnes. Pour couper court à d’éventuels soupçons, il conseillait de le marier.

— Comprenez-moi, Monsieur le maire, il ne faudrait pas que l’autorité de la préfecture se trouve mise en cause par une histoire scabreuse entre votre instituteur et ses petites élèves. On ne manquerait pas de rappeler que c’est moi qui ai imposé votre protégé...

— M’sieur le sous-préfet, on peut pas imposer une telle chose! Le Gildas, que je sache, il ne fréquente pas.

— Bah, Mauvoisin, vous savez bien que dans vos villages les mariages sont faits par les parents. Convoquez-les, ou mieux, trouvez-lui vous-même une jolie drôlesse, c’est pas ce qui doit manquer avec tous ces enfants qui naissent chez les paysans.

— C’est que le Gildas, c’est une tête... S’il veut pas se marier, on pourra pas le forcer!

— Je suis désolé, mais ce ne sera alors plus de mon ressort. Je crains, s’il ne cède pas, que le poste ne lui échappe...

En raccompagnant Mauvoisin, il le prit par l’épaule, et sur le ton de la confidence, ajouta:

— Ça vient de plus haut... je sais que l’évêché est intervenu auprès du préfet, et cet imbécile - qui va à la messe tous les jours - a cédé à ses récriminations «pour le bien de la moralité publique», comme disent tous ces foutriquets, et notamment votre curé, soit dit en passant. C’est de lui que tout est parti. Mais, entre nous, c’est pas une si triste affaire pour un jeune homme de se retrouver au lit avec une jeunesse... Hein M’sieur le maire?

En rentrant aux Forests, Michel songeait qu’après tout, l’idée de faire de Gildas un instituteur était de Dumas. Il lui revenait donc de faire entendre raison au gamin. Il était prêt à donner son avis sur le choix de la fille, si on le sollicitait, - il irait même d’un cadeau, et pourquoi pas, d’un petit pécule pour finir le trousseau. Le reste, il ne voulait pas en entendre parler.

C’était Martin qui occupait tout son esprit. L’homme, bien entendu, mais aussi son projet. On avait déjà choisi une grange et l’installation de la forge se terminait. Normalement, dès la récolte de l’année, on pourrait moudre au Grand-Champ. C’était un événement considérable dont tout le monde parlait dans le département, et jusqu’en Eure-et-Loir. Un de ses collègues des alentours de Chartres avait pris contact avec lui afin de prendre conseil. Il avait insisté sur les difficultés présentes et à venir... Il ne tenait pas à ce que chaque ferme s’équipe d’une meule, tuant les bénéfices qu’il escomptait en leur proposant de moudre leur blé moins cher que leurs meuniers actuels.


Jean-Marie languissait de Gildas. Celui-ci parvenait à s’échapper deux fois par mois, mais c’était insuffisant, aussi bien pour ses besoins sentimentaux que pour la vie de tous les jours. Il lui manquait au réveil, il lui manquait le matin, le midi, face à lui à table, l’après-midi pour parcourir le domaine, aller au nord dans ses Petits-Fonts voir les maçons creusant les fondations de la future maison; il lui manquait à la soupe, agrémentée de son babil si doux à l’oreille. Il lui manquait enfin au moment de se coucher, dans ces instants précédant le déshabillage, quand les esprits sont occupés des furieux plaisirs que réserve le corps. Aussi, quand Mauvoisin vint un matin lui annoncer qu’il faudrait marier leur protégé, sa réaction fut vive:

— De quoi se mêle la République? Si elle doit prendre le rôle de l’Église pour dire ce qui est mal ce qui est bien et imposer ses choix, autant revenir au roi...

C’était dit avec tant de rage et de véhémence que Mauvoisin en fut médusé.

— Holà voisin, ce n’est, après tout, qu’une formalité, Gildas aurait fini par se marier, alors, maintenant ou plus tard...

— Mais bon Dieu... faut-il que je vous ouvre les yeux... à vous, Mauvoisin! Ne me dites pas que vous ne vous êtes jamais aperçu que Gildas et moi...

— Gildas et vous...?

— Ne faites pas l’âne Mauvoisin, je sais... pour vous... Vous comprenez... Je sais en particulier pour vous et Louis... Et bien Gildas, pour moi, c’est pareil que Louis pour vous.

Le visage de Michel se ferma, et l’expression d’une douleur le recouvrit.

— Dumas, vous me brisez le cœur... Gildas... Mon petit Gildas... Moi qui l’aime tant...

— Je ne voulais pas vous blesser, mais vous connaissez nos âmes Michel, nous ne sommes que des hommes avec leurs terribles tentations.

— Je sais Dumas, je sais... Je sais bien aussi que jamais Gildas et moi ç’aurait pu aboutir à quelque chose d’acceptable. D’abord j’aurais pas osé, mieux même, j’aurais pas pu, j’ai quand même dix ans de plus que lui. Vous êtes à peine plus âgé que lui.

Jean-Marie sentit que c’était le moment de détendre l’atmosphère. Il répondit en souriant:

— Moi, je suis entre vous deux... vos deux âges me conviennent parfaitement.

Michel eut l’air de se reprendre, un léger sourire s’esquissa sur ses lèvres.

— Sacré Dumas! Alors, nous sommes en parentèle?

— T’as été long à t’en apercevoir... Dès le premier jour où on s’est rencontrés, t’as pas arrêté de me lorgner comme un maquignon.

— Pour sûr que je t’ai lorgné... mais ce que j’ai regardé le plus, c’est tes cheveux...

— C’est pourtant vrai, tu m’en as même parlé. Et pourquoi donc?

— Ça, c’est encore mon secret, mais je te le raconterai peut-être un jour... Va savoir... Bon, ben, on fait quoi pour le mariage de Gildas?

— Je ne t’apprendrai rien si je te dis que je suis contre... Mais c’est une si belle aventure qu’il est en train de vivre que je pense qu’il faut le laisser décider lui-même. Presque tous les hommes de notre genre se marient, alors pourquoi pas Gildas? Et puis s’il m’apprécie encore, il pourra venir me rendre visite le jeudi...

— Il viendra avec sa femme, et toi tu le recevras avec ta belle?

— Sûrement pas... C’est pas dans mes idées, le mariage.

— C’était pas dans les miennes, mais j’ai fini par y céder...

— Et tu as eu un fils que tu délaisses complètement! Sais-tu qu’il a tendance à m’appeler papa? Il est toujours fourré ici avec la Blandine, le petit Raoul.

— N’exagère pas, je le vois tous les mois quand sa nourrice me l’amène en visite.

— Et tu fais quoi, quand il est là?

— Je regarde s’il est bien propre et s’il pousse bien, et je paye la matrone.

— Et tu le prends dans tes bras, et tu l’embrasses, et tu le câlines?

— Pas un père ne fait ça par ici!

— Tu devrais, cela t’humaniserait. C’est important la tendresse pour un enfant... et pour un père aussi, d’ailleurs.

— Là, Dumas, je dis pas que t’as tort, mais embrasser les p’tiots, c’est le travail des femmes.

— Sais-tu que les hommes comme nous, on se fout d’eux en les traitant de femelles?

— T’as la langue bien pendue Dumas, mais tu mélanges les problèmes... Je préfère arrêter avant que tu me fasses aller lui demander pardon à mon gamin... J’aurais bonne mine, il a même pas onze mois!

— Alors, au revoir, Mauvoisin, bien le bonjour à ton associé...

— Martin? Tu sais aussi?

— Je sais qu’il monte son atelier; ça nous rendra service, un forgeron. Paraît qu’il donne aussi dans le charronnage... Pourquoi, il y autre chose à savoir? Hein...? Martin? Non...? Ne me dis pas que...

— Ben si! Voilà, c’est dit!


Jean-Marie préféra attendre le mois de juin pour informer Gildas de la demande du préfet. À ce moment-là, on savait que l’élève-instituteur avait été accepté à l’examen final, dans les tout premiers, devançant quelques bacheliers. Il ne manquait plus que l’arrêté préfectoral le nommant aux Forests. À la demande de Jean-Marie, Mauvoisin était retourné chez le sous-préfet en exigeant l’arrêté de nomination contre la promesse d’un mariage au cours de l’été. Le maire s’engageait à décliner cette nomination si, d’ici octobre, le célibat du maître d’école n’était pas rompu. Cet accord verbal fut scellé à la paysanne, d’une poignée de main échangée sur le marché aux bestiaux.

À la mi-juin, c’est un Gildas vainqueur qui fut accueilli à la mairie des Forests. Pour un peu on l’aurait couronné de laurier, comme un général romain. Le maire et son adjoint prononcèrent quelques paroles de bienvenue, et les habitants furent invités à un vin d’honneur servi sous les tilleuls centenaires de la place. Mauvoisin avait payé les bouteilles. Au début de l’après-midi, chacun regagna son logis un peu pompette pour déjeuner. Gildas, gêné de se retrouver au centre de la fête, avait forcé sur l’alcool pour se libérer du poids des regards et des attentions de ses concitoyens. Il somnolait sur sa chaise. Mauvoisin et Dumas furent obligés de le soutenir jusqu’à la charrette. Couché sur un sommier de sacs de jute jetés sur le plateau, il s’endormit pour de bon. Les deux fermiers se hissèrent sur le siège et hélèrent le cheval.

Sur le chemin, Michel aborda la question du mariage de leur protégé:

— J’parierais bien que t’as pas encore osé lui en parler, de son mariage?

— Non, je préférais attendre la fin de l’école. Maintenant, je dois me décider.

— Tu as idée de sa réponse?

— Pas vraiment. Je ne sais pas trop ce qu’il fera.

— Et toi, t’en penses quoi?

— Moi? Je tiens à ce qu’il occupe le poste de maître. Ce serait un formidable exemple pour le monde paysan. Je suis prêt à m’effacer de sa vie, s’il le faut, pour permettre l’avènement d’un tel symbole.

— Tu te sacrifierais? Vraiment?

— J’ai dans l’idée qu’il viendra me rendre visite régulièrement, même s’il a une femme. Ne serait-ce que pour...

— Pour?

— J’ose pas dire, comme ça, directement...

— Sacré Dumas, t’as des hésitations de donzelle, tu veux dire pour baiser...

— Eh oui, Mauvoisin, ça compte aussi, baiser...

— À qui le dis-tu, Jean-Marie!

— Je ne lui ai rien demandé, à Gildas, mais j’ai déjà idée d’une fille.

Et Jean-Marie raconta à Mauvoisin la conversation qu’il avait eue avec Blandine, quelques mois auparavant. Mauvoisin acquiesça:

— C’est un bon choix, elle est toute mignonne. Ainsi la jolie tourterelle est prête à tomber toute rôtie dans le bec du beau garçon?

— Elle n’aurait plus son fourniment de rosière, s’il n’avait tenu qu’à elle.

— J’suis bien d’accord avec toi: pour le mariage, il doit accepter le marché. Après tout, combien d’hommes comme nous se sont mariés sans même avoir goûté aux plaisirs des mâles... Ça en fait des frustrés, peut-être même de ceux qui gueulent le plus fort contre les abominations des invertis... Lui, il aura eu la chance de s’affranchir des préjugés, grâce à toi en particulier, et pis... quand il aura la bague au doigt, vous pourrez continuer à vous frotter le poil... En le cachant, comme maintenant d’ailleurs... Mais bon! C’est ainsi! Au moins on ne nous mène plus au bûcher comme dans le temps jadis.

Mauvoisin fit un silence et reprit son discours:

— Tu sais, Jean-Marie, j’ai aussi un truc à te dire... C’est au sujet de la mort d’Erwan. Je vais t’emmerder avec ça mais ça m’occupe trop l’esprit pour le garder pour moi. Faut qu’j’en parle à des gens de confiance.

Et il dit ses soupçons, la réaction de Martin, ses réflexions pour connaître la vérité et aussi ses questions: comment faire pour que le coupable soit puni. Il ne se prononça plus une parole entre les deux hommes jusqu’à la ferme de Dumas, mais, au moment de sauter à terre, celui-ci ajouta:

— Je vais finir de réfléchir à cela, Mauvoisin, je passerai t’en parler à l’occasion.

Gildas, après deux ou trois secousses aux épaules, se leva sans trop de difficulté. Seule son élocution demeurait incertaine:

— Dormais pas... C’est quoi c’t’histoire de mariage? Et Erwan et Lucien aussi, que j’ai entendu. J’suis plus un môme moi... faut m’expliquer tout ça...

Dans la cuisine, Blandine préparait le dîner. Le petit Raoul trotta vers Jean-Marie en souriant:

— Bras... Jean-Jean...

Ayant entendu ce diminutif prononcé par Gildas, le bambin l’avait adopté. Dumas attrapa le petit au vol et le prit contre sa poitrine:

— Regarde Gildas, il n’a pas été gentil, il a trop bu et maintenant il est saoul... et il sera malade...

— D’abord j’suis pas saoul... Enfin pas complètement – S’adressant à Blandine – Sais-tu qu’on va se marier, tous les deux? Hé oui... C’est les maîtres qui l’ont décidé, parce que ce serait mieux pour tout le monde... S’en foutent les maîtres des sentiments qu’on a... S’en contrefoutent... Eux, ça reste les maîtres. Qu’ils nous aiment ou qu’ils ne nous aiment pas, peuvent pas s’empêcher de vouloir diriger not’ vie... Remplacent largement les curés et les nobles, dans leur genre...

Blandine était interloquée. Elle se retourna, prit un broc d’eau à moitié rempli et le balança à la face de celui-ci:

— Gildas Dupré! Quand on a trop bu, on reste dehors à cuver! Ton comportement est indigne d’un instituteur! Et si on se marie, un jour, tu me promettras d’abord de ne jamais boire. La soupe est prête, Maître Dumas. Bien le bonjour, Gildas!

Elle récupéra son Raoul et sortit très fâchée. Tout dégoulinant, le jeune homme semblait avoir recouvré ses esprits.

— J’crois bien que j’ai dit de grosses bêtises!

— C’est rien, mon bon ami. Viens te changer.

Dumas apporta une grande serviette et commença à le frotter énergiquement. Il dut lui retirer sa chemise et dégrafer le pantalon. Gildas apparut alors torse nu, caleçon court, culotte à ses pieds. C’en était trop pour les nerfs de Jean-Marie qui l’entoura de ses bras en l’embrassant sur toute la peau. Chaque baiser électrisait le corps du jeune homme et l’épiderme s'horripilait aux picotantes lippées du goûteur. Gildas, toujours un peu gris, défaillait sous l’avalanche de suçons acidulés. Son excitation s’amplifiait à chaque pouce que conquéraient les bouchées de l’amant. N’y tenant alors plus, il se laissa choir en se débarrassant des vêtements gênants, se mit sur le dos, libéra le sexe du maître le forçant à sa prise de possession. Il s’offrit par un don qu’il n’avait jamais consenti auparavant: il voulait que le sexe de Dumas le prenne, le pénètre, le déchire aussi brutalement que possible. Quand il fut bien pris, il serra de ses bras le thorax de son baiseur, empêchant ses mouvements. Il le maintint fermement, désirant, bien qu’il fût totalement abandonné à l’intrusion du membre, rester le vigilant ordonnateur de son fol empalement... À Jean-Marie prisonnier il demanda alors:

— Et tu voudrais que j’abandonne ça pour une femme?

— Tu ne laisses rien en chemin, Gildas, tu m’auras toujours. Je serai à toi quoi qu’il arrive. Avec Blandine, au contraire, tu gagnes un statut qui te permettra de survivre dans cette société.

— Je n’ai pas envie d’un statut social. Ce que je suis avec toi me satisfait.

— Nous deux, c’est un autre monde. Ce que nous ressentons l’un pour l’autre, personne ne peut nous l’enlever. Mais, Gildas, nous vivons avec les autres, seuls nous ne serions que deux naufragés...

— J’aimerais bien être naufragé avec toi sur une île...

— Nous le sommes en ce moment, quand nous faisons l’amour; nous le sommes dans nos esprits, mais nous habitons une île sans océan, et ce qui nous isole du reste du monde est trop ténu pour nous permettre de rester toujours solitaires.

— Comme la porte de la cuisine, qui n’est pas fermée à clé, et qui pourrait, d’une seconde à l’autre, laisser passer un valet désirant te parler?

— C’est presque ça... Mais notre vie ne se réduit pas à fermer nos portes pour empêcher les autres de voir ce que nous voulons leur cacher. Dehors, nous devons en plus tricher, les tromper, leur donner l’apparence que nous sommes pareils à eux... Pour nous et notre tranquillité, d’abord, et pour eux ensuite. Pourtant ils ne sont pas méchants, seulement étrangers à nos âmes tourmentées, et si on les leur dévoile, par ignorance, par peur même, ils y voient un horrible assemblage satanique qui les terrorise, alors que nous ne sommes qu’amour et fraternité.

Gildas pleurait maintenant:

— Faut-il vraiment en passer pas là, Jean-Marie?

— Tu devrais le faire pour toutes ces bonnes raisons, mais ce sera toi qui prendras la décision. Je ne t’en parlerai plus... Maintenant, encore une chose: c’est pas des idées de maîtres, c’est l’administration qui l’exige pour ta nomination aux Forests.

— Quelles charognes que ceux-là...

— Ne pleure plus, on s’aimera encore plus quand tu t’échapperas des griffes de Blandine.

— Ferait beau voir qu’elle me rogne les ailes, celle-là...

Puis, reprenant, souriant cette fois...

— Holà... Maître Dumas, t’en as bien profité pour t’amolir.

— Tu me serrais de trop près, j’allais étouffer...

— Mon œil! mon enserrement ne t’a pas empêché de parler... Et puis, j’y pense, c’est quoi cette histoire sur Erwan?

— Plus tard, mon doux ami, plus tard...

La queue flasque, Dumas alla verrouiller la porte et entraîna Gildas dans la chambre

À suivre...



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