Mon adorable blessé

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Numéro 5

Texte d'archive:


Archivé de: Lettres Gay – Numéro 5
Date de parution originale: Octobre 1985

Date de publication/archivage: 2017-10-12

Auteur: Jacques
Titre: Mon adorable blessé
Rubrique: Tendresse

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Ce texte a été lu 3407 fois depuis sa publication (* ou depuis juin 2013 si le texte a été publié antérieurement)


Je suis étudiant en médecine à Paris, actuellement externe en chirurgie. Les astreintes de garde de vingt-quatre heures me sont toujours apparues comme une galère, jusqu’à cette nuit de la Toussaint.

Il devait être cinq heures du matin, je finissais d’assister le chirurgien quand on me réclama aux urgences par le téléphone du bloc. Je retirai donc la casaque et les gants stériles et descendis aux urgences en pyjama sans prendre le temps de passer une blouse par-dessus. On m’avait appelé pour une plaie au cuir chevelu et je m’attendais à tomber sur un de ces poivrots que trois brancardiers parviennent tout juste à maintenir en place. La surprise fut totale, et réciproque ; le blessé était un garçon de vingt-deux ans qui s’était cogné à une porte trop basse en rentrant de soirée. Quant à lui, il s’attendait à voir débarquer une espèce de « bourreau de Béthune » en blouse blanche, au lieu de quoi on lui présenta un garçon de son âge en pyjama vert de chirurgien, tenue surprenante pour qui n’est pas un habitué des hôpitaux.

Quelques points de suture devaient suffire mais... il était vraiment trop mignon et j’avais envie de tout, sauf de lui faire du mal. Je décidais donc de lui faire une anesthésie locale en le prévenant que l’injection serait elle-même douloureuse. Avant de commencer, j’entrepris de le raser autour de la plaie, et en profitais pour bien reluquer sa jolie frimousse. Un filet de sang séché souillait sa joue que je nettoyais avec un peu plus de soin que n’en eut exigé la pratique médicale... Il y fut sensible, ainsi qu’à mon attention qui consista à lui ôter son chandail et sa chemise sous le fallacieux prétexte de ne pas les salir...

Sa plaie était latérale et je le fis donc se coucher en chien de fusil sur la table. Les chirurgiens conseillent en pareil cas de se placer debout derrière le patient, hors de sa vue, au lieu de quoi je m’assis devant lui, son joli minois collé à ma poitrine. L’anesthésie fut aussi douloureuse que je la lui avais prédite, et je lui conseillais de passer la douleur en se cramponnant à mon pyjama. Au fur et à mesure que la xylocaïne fit son effet, son étreinte se fit plus douce avant de se transformer en une caresse, d’abord timide, puis franchement exploratrice. Les quatre points furent indolores, et un quart d’heure après, j’étais en train de lui laver les cheveux et le visage, moins ensanglantés que mon empressement l’avait fait croire.

Sa main pressa ma cuisse. Je lui montrai enfin le résultat, face au grand miroir sur la porte ; debout tous les deux, moi derrière lui, sa main pressa ma cuisse contre la sienne, et je lui offris un doux et long baiser sur la nuque. Je lui proposai de finir la nuit dans ma petite chambre d’externe et nous passâmes plusieurs heures à nous aimer comme deux gosses, moi essayant de me faire pardonner les misères que je lui avais infligées et lui de me remercier des soins que je lui avais prodigués.

Nous ne fûmes pas dérangés sauf vers neuf heures, heure à laquelle, tradition oblige, l’hôpital offre les croissants à l’équipe du week-end. Le brusque retour sur terre me fit entrevoir la séparation d’avec mon nouvel amant, mais la voix du chirurgien derrière la porte fut une nouvelle surprise. « Le petit-déjeûner est derrière la porte » puis, moins fort, « Pour deux ». J’écoutais ses pas s’éloigner avant d’ouvrir et de voir le plateau — garni effectivement pour deux —, les vêtements de mon doux blessé — que nous avions oublié aux urgences — et un petit mot « Restez au lit, toutes les urgences jusqu’à midi, je les prends ». Les vêtements manifestement masculins ne laissant guère d’équivoque quant à qui pouvait se trouver dans mon lit. La bienveillance de cet homme marié et père de quatre enfants me fit chaud au cœur. Nous passâmes grâce à lui les dernières heures de ma garde à faire l’amour.

Voilà mon histoire. À la relecture, je réalise qu’il n’y a pas beaucoup de sexe mais il fut présent avec la tendresse et la douceur qu’une lettre ne peut restituer et dans tous les gestes que je relate.

Bisous chirurgicaux.

Jacques, 28 ans.

P.S. De grâce ne faites pas exprès de vous ouvrir le crâne dans l’espoir d’être recousu par moi : je ne travaille qu’une nuit par semaine et que dans l’un des innombrables hôpitaux de Paris. — Maigre possibilité de bien tomber.